Fric et corruption : voilà deux mots qui, à eux seuls, suffisent à comprendre l’Afghanistan d’aujourd’hui.

Printemps 2010. Des responsables afghans concluent un accord pour libérer un diplomate détenu en otage par Al-Qaida. Le prix à payer est très élevé : 5 millions de dollars, c’est la somme exigée par les ravisseurs. Les responsables afghans, à la tête d’un pays aux ressources monétaires pourtant limitées, n’auront toutefois pas à se démener pour trouver l’argent. Car depuis des années le gouvernement dispose d’un fonds secret alimenté grâce à des livraisons mensuelles effectuées au palais présidentiel de Kaboul par une organisation qui joue un rôle majeur dans la reconstruction afghane : la CIA.

Les sacs d’argent de la CIA

Jusqu’à ce que Hamid Karzai démissionne de son poste de président en 2014, la CIA livrait chaque mois au palais présidentiel des sacs remplis de quelques centaines de milliers à plus d’un million de dollars. Méthode simple et efficace pour acheter la fidélité des seigneurs de guerre, des politiciens et d’autres personnages importants de la société afghane, qui représentaient la base du pouvoir de Karzai. Un fonds, donc, qui a servi à sceller des alliances, mais aussi à couvrir des dépenses « hors livres ».

Le fonds était géré par une petite clique au sein du Conseil de sécurité nationale, dont le chef de file était Mohammed Zia Salehi. Salehi avait été arrêté en 2010 par la police afghane après avoir sollicité un pot-de-vin en échange de l’annulation d’une enquête sur New Ansari, une entreprise de transfert d’argent qui s’appuyait sur des messagers et d’autres moyens rudimentaires pour transférer de l’argent à l’extérieur de l’Afghanistan, à Dubaï surtout, pour le compte de responsables afghans, de trafiquants de drogue et d’insurgés. Salehi n’était toutefois pas resté longtemps derrières les barreaux, car Hamid Karzai l’avait fait libérer après seulement quelques heures. Fâché, l’ex-président avait menacé de limiter le pouvoir de l’unité anticorruption qui avait procédé à son arrestation. 

La New Ansari, qui a transféré des milliards de dollars à l’extérieur de l’Afghanistan entre 2007 et 2010, a fait parler d’elle à plusieurs reprises, entre autres lorsque le Département américain du Trésor, armé de preuves fournis par la Drug Enforcement Administration (DEA), l’avait accusée d’avoir blanchi de l’argent issu du trafic d’opium. Des officiels américains et la police afghane ont longtemps soupçonné l’entreprise d’être un des éléments clés de la machine de corruption qui règne en Afghanistan, une machine alimentée par des fonds illicites amassés par des barons de la drogue et les talibans. Un responsable des douanes émiraties a révélé qu’il avait transféré un milliard de dollars en provenance de l’Afghanistan en 2009 seulement. Mais selon une source américaine, ce montant pourrait être plus proche de 2 milliards et demi de dollars, soit environ le quart du produit intérieur brut de l’Afghanistan à l’époque. 

Ahmed Wali Karzai : un trafiquant sous haute protection

Le demi-frère de Hamid Karzai, Ahmed Wali Karzai, avait bénéficié des émoluments de la CIA pour diriger la Kandahar Strike Force, une milice destinée à combattre les opposants. Le demi-frangin, assassiné en 2011, a lui aussi été longtemps soupçonné avec raison d’être trempé dans le commerce de l’opium. Un ancien responsable afghan du ministère de l’Intérieur avait déclaré que Wali Karzai contrôlait les routes qui relient la province de Helmand et la ville de Kandahar, une région riche en opium. Il avait ajouté que Karzai empochait un joli pactole en imposant des ristournes aux trafiquants pour que leurs camions chargés d’opium puissent traverser la région.

Plusieurs histoires ont circulé sur Ahmed Wali Karzaï. Lorsque, en 2004, les forces de sécurité afghanes avaient trouvé une cache d’héroïne dissimulée dans un tracteur-remorque à l’extérieur de Kandahar, un commandant local, Habibullah Jan, avait rapidement saisi le véhicule pour ensuite en informer son patron. Ce ne fut pas long avant que le commandant ne reçoive un appel téléphonique d’Ahmed Wali Karzai lui demandant de lui remettre le véhicule et son contenu. En 2006, les forces américaines et afghanes avaient saisi un autre véhicule, cette fois près de Kaboul, et y avaient trouvé plus de 50 kilos d’héroïne. Les enquêteurs américains avaient par la suite découvert que la drogue devait être livrée au garde du corps d’Ahmed Wali Karzai dans le village de Maidan Shahr, avant d’être transportée à Kandahar. L’informateur qui avait mis les Américains au parfum de cette cargaison, Hajji Aman Kheri, avait été arrêté — injustement selon lui — un an plus tard par la police afghane sous des accusations de complot dans le but d’assassiner Hajji Abdul Qadir, ex-vice-président de l’Afghanistan et rival politique du frère de Kheri. Hajji Aman Kheri œuvrait en coulisses pour la Drug Enforcement Administration et d’autres agences de renseignement des États-Unis, un travail qui comporte d’énormes risques dans un pays comme l’Afghanistan où les ennemis de l’Amérique pullulent.

L’implication de l’Iran

Chanceux, les dirigeants afghans pouvaient aussi compter sur l’aide financière de l’Iran. Décidément, les sacs remplis d’argent circulaient dans les deux sens au pays de Karzai. Les fonds iraniens, évidemment, servaient la même cause que les fonds américains : acheter la fidélité du gouvernement afghan. Plus précisément, Karzai les a utilisés pour payer des parlementaires, des chefs tribaux et même, semble-t-il, des commandants talibans.

Celui par qui passaient les fonds en provenance de l’Iran était un certain Mohammed Omar Daudzai, ex-chef d’état-major sous Karzai. Les Iraniens n’étaient pas chiches : ils remettaient à Daudzai entre 1 et 2 millions de dollars tous les deux mois. Un ancien diplomate qui a servi en Afghanistan a déclaré que les paiements individuels pouvaient parfois s’élever jusqu’à 6 millions de dollars. On ne sait si Daudzai pigeait dans la caisse pour son profit personnel, mais ce que l’on sait par contre, c’est qu’il possédait — et possède peut-être encore — au moins six maisons à Dubaï et à Vancouver, au Canada. Bien des chefs d’état-major de pays riches aimeraient jouir d’un tel parc immobilier.

Les Iraniens ont suspendu leurs paiements lorsque le président Karzai a signé un accord de partenariat stratégique avec les États-Unis en 2012.

Une vie de luxe

Il semble que l’argent coule à flot dans l’armée afghane, car Daudzai n’est pas le seul à profiter d’une vie oisive. Quelques généraux de l’armée nationale afghane, retirés de leurs postes par le gouvernement d’Ashraf Ghani, vivent une vie de pacha dans des manoirs de Kaboul qui leur ont coûté beaucoup plus cher que ce que leurs salaires mensuels leur permettaient de couvrir.

À titre d’exemple, l’ex-général Sayed Waqif Shah Saeedi s’est fait construire un manoir à Kaboul tout juste après après avoir été congédié de son poste. Un autre, Aziz Amarkhail, vit dans une maison luxueuse au lac Qargha, à une vingtaine de kilomètres du centre de Kaboul. Amarkhail était autrefois le chef du bureau de l’ancien ministre de la Défense, Abdul Rahim Wardak. Abdul Saboor, ex-officier du renseignement pour l’armée de l’air afghane, possède lui aussi un manoir, tout comme l’ancien chef de l’armée, le général Qadam Shah Shaheem, propriétaire d’un grand verger dans la banlieue de Kaboul, et l’ex-chef du bureau d’approvisionnement du ministère de la Défense, Shah Aqa Haidari.

Les déboires de la Kabul Bank

Nulle autre institution n’incarne autant les problèmes de corruption qui minent la société afghane que la Kabul Bank, dont l’un des propriétaires était Mahmoud Karzai, frère de l’ex-président Karzai. La banque était dirigée par Khalil Ferozi, avant qu’il ne soit écroué pour fraude. Ferozi avait une histoire intéressante à raconter. À la fin des années quatre-vingt-dix, alors qu’il œuvrait au sein des troupes du légendaire commandant Ahmed Shah Massoud, il s’adonnait au commerce d’émeraudes qu’il extrayait des rochers de la vallée de Panjshir. Une partie des revenus qu’il tirait de ce commerce clandestin était remise à Massoud, mais une autre servait à payer une obscure société russe qui imprimait de la monnaie afghane. Quand Massoud a découvert que Ferozi contribuait à imprimer des devises pour les talibans, il a émis un avis de recherche à son endroit. Trop peu trop tard, car le commandant fut assassiné le 9 septembre 2001 par des kamikazes d’Al-Qaida. Ferozi s’en est donc tiré indemne. Veinard, il est devenu par la suite le directeur-général le plus improbable de la Kabul BankEt c’est justement sous Ferozi que la Kabul Bank a perdu pied.

En 2009, deux hommes transportant une mallette se sont pointés au bureau de Omar Zakhilwal, à l’époque ministre des Finances et conseiller économique du gouvernement afghan. La mallette contenait deux cent mille dollars en espèces et était destinée à la campagne électoral de Hamid Karzai. C’est ce genre d’affaires que faisait la Kabul Bank. Zakhilwal est parmi les nombreux hommes d’affaires et politiciens afghans qui ont accepté des dizaines de millions de dollars — jusqu’à cent millions selon certaines sources — en cadeaux et en pots-de-vin des cadres de la Kabul Bank. Peu après la campagne électorale de 2009, la banque, sous la direction de Ferozi et de Sherkhan Farnood, un joueur de poker de classe mondiale, a commencé à s’écrouler en partie à cause de l’effondrement du marché immobilier à Dubaï. Farnood avait dépensé des dizaines de millions de dollars en pigeant dans l’argent des déposants pour acheter plus d’une douzaine de villas, entre autres sur Palm Jumeirah, un des archipels luxueux de l’émirat de Dubaï. À la demande des Américains, la Banque centrale de l’Afghanistan est intervenue pour chasser Ferozi et Farnood de leurs postes de direction. 

Des centaines de millions « égarées »

Dans sa débâcle, la Kabul Bank a perdu trois cent millions de dollars. Mais ce n’est rien en comparaison des 900 millions perdus dans la nature — à Dubaï et dans des paradis fiscaux surtout —, tous provenant de sommes éparses versées aux dirigeants afghans au fil des années. Et toutes ces sommes éparses représentaient des prêts qui sont passés par des sociétés fictives. La grande majorité de ces prêts ont été octroyés aux seize actionnaires de la Kabul Bank, dont Mahmoud Karzai. Les officiels afghans qui ont profité de la manne ont dépensé à Dubaï plus de 220 millions de dirhams, soit 60 millions de dollars, dans les six premiers mois de l’année 2012 seulement, ce qui représentait déjà une augmentation de 27 % par rapport à la même période en 2011. Selon les chiffres officiels, le nombre de propriétés que ces hommes ont achetées dans l’émirat durant la même période a bondi à 114, contre 76 un an auparavant. Le Daily Telegraph a révélé qu’un empire immobilier de 90 millions de livres à Dubaï serait détenu ou occupé par des proches parents et des associés de l’ex-président Karzai. Voilà donc où se trouve une partie des 900 millions « perdus ». Ce parc immobilier comporte entre autes 14 villas sur Palm Jumeirah (enregistrées au nom de Sherkhan Farnood), un appartement et deux terrains à but commercial. Mahmoud Karzai, qui possédait 7 % de la Kabul Bank, occupe aujourd’hui une villa « Signature » évaluée à 4 millions de livres sterling. Les autres propriétés valent entre 1 et 3 millions de livres.

Faut-il rappeler que le gouvernement afghan consacre plus de la moitié des revenus qu’il obtient de l’aide internationale pour financer les salaires du secteur public. Le président Karzai avait ordonné que tous les salaires des 250 000 employés du gouvernement, y compris les enseignants, les travailleurs médicaux et les forces de sécurité, soient payés par prélèvement automatique sur des comptes de la Kabul Bank. Une décision qu’il regretta amèrement.


Sources

New York Times #1#2, #3#4#5#6 et #7

Tolo News

Forbes

The New Yorker #1 et #2

The Telegraph