La question de l’origine du SIDA fait encore jaser, et deux grandes théories s’affrontent sur ce point. 

Pour certains, c’est l’une des grandes énigmes de l’Histoire. Pour d’autres, le dossier est clos. Comment le virus du SIDA s’est-il propagé à travers le globe? Question claire, mais que d’aucuns voudraient enterrer à tout jamais, car elle fait encore trembler les colonnes du temple de la grande science.

C’est la faute du chimpanzé

C’est le VIS (virus d’immunodéficience simien) qui est à l’origine du VIH, plus précisément le VIScpz, le virus du chimpanzé. Deux types en sont issus : le VIH-1 et le VIH-2, mais c’est le premier, plus destructeur, qui nous intéresse. 

Chez la communauté scientifique, pour expliquer l’apparition du SIDA chez l’homme, on a mis au point la théorie du chasseur de viande de brousse qui avance que le virus a pu être transmis à la suite d’une morsure de chimpanzé ou par une entaille subie à l’occasion du dépeçage d’un animal infecté. L’épicentre : le Congo belge, le Cameroun, et peut-être le Gabon. L’apparition : entre 1880 et le début des années 30. Nous voilà donc fixés sur une origine, un lieu et une date, plus ou moins précise, faut-il l’avouer, néanmoins établie à l’intérieur d’une période de cinquante ans. Mais qu’en est-il de la propagation du virus?

Les causes de la propagation du VIH : les pratiques médicales dangereuses

Pour mieux cerner la problématique, il nous faut rester un moment sur la théorie du chasseur de viande de brousse. Car des questions fusent, celle-ci entre autres : pourquoi les hommes n’ont-ils été infectés qu’au début du vingtième siècle, quand on sait que la chasse au singe existe depuis la nuit des temps? Les scientifiques ont rapidement levé cet obstacle : le virus a pu être transmis bien avant le vingtième siècle, disent-ils, mais il est resté limité à une région en particulier, entre les fleuves Sanaga et Congo, puis il s’est propagé au gré du développement urbain, comme à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa.

Parmi les scientifiques qui mènent la charge sur le front de la théorie du chasseur de viande de brousse, Jacques Pépin, infectiologue de l’université de Sherbrooke, au Québec, est l’un des plus connus. Dans son livre The Origins of AIDS, Pépin, pour ce qui est de la propagation du virus, met en cause la mauvaise stérilisation des seringues durant les campagnes de vaccination des années précédent l’indépendance des pays africains. Selon lui, au début des années 20, environ 1 350 chasseurs ont pu avoir été en contact avec le sang des chimpanzés qu’ils avaient tués. Seulement 6 % — ce qui représente autour de 80 têtes — de ces chimpanzés étaient infectés, et moins de 4 % des chasseurs ont pu attraper le virus du SIDA simien. Le chiffre est surprenant : seulement trois chasseurs, si on fait bien le calcul, auraient été infectés par le VIS. Or, compte tenu de la faible probabilité que celui-ci se propage par voie sexuelle, il faut chercher ailleurs les principales causes de la propagation. Ces causes, pour Pépin, ce sont les campagnes de vaccination massive qui ont eu lieu en Afrique dans la période coloniale. Pour appuyer sa thèse, le chercheur québécois prend pour exemple le virus de l’hépatite C, massivement présent dans le sud du Cameroun et dans les zones boisées de l’Afrique-Équatoriale française, présence qu’il explique par les injections non stérilisées utilisées pour traiter le pian, une maladie contagieuse qui se manifeste sous forme de lésions cutanées.

Cette théorie, toutefois, frappe un mur : la réutilisation des aiguilles non stérilisées ne s’est pas produite qu’au Congo belge ou au Cameroun. Alors pourquoi donc le SIDA est-il apparu d’abord dans ces deux pays? Et pourquoi la pandémie y a-t-elle puisé ses origines? L’agence ONUSIDA a aidé à l’érection de ce mur : selon elle, seulement 5 % des infections au VIH survenues sur le continent africain seraient attribuables à des aiguilles non stérilisées. On comprend donc qu’entre ONUSIDA et Jacques Pépin, c’est le gouffre.

Les causes de la propagation en Amérique : les Haïtiens

Poursuivons néanmoins avec l’hypothèse de Pépin, car l’homme nous conduit vers un labyrinthe de détails croustillants. Dans l’Afrique-Équatoriale française et le Congo belge de la fin du 19e au début du 20e siècle, la domination coloniale est particulièrement sévère et de nombreux Africains sont paquetés dans des camps de travail où l’hygiène est médiocre, la nourriture rare, les exigences physiques extrêmes et les pratiques médicales dangereuses. Ces seuls facteurs ont pu affaiblir le système immunitaire des travailleurs et des chimpanzés errants, dont quelques-uns possiblement atteints du VIS qui ont pu constituer une source de nourriture supplémentaire.

Nous ne sommes pas très loin de la théorie d’Edward Hooper, que nous allons réviser plus loin et selon laquelle le vaccin antipolio est responsable de l’apparition du SIDA. Sauf qu’ici, ce ne sont pas les vaccins comme tels qui posent problème, mais la stérilisation déficiente. Et nulle part ailleurs qu’en Haïti la stérilisation ne fut-elle aussi déficiente. Le principal coupable : une banque de sang de Port-au-Prince qui n’a été en service qu’une seule année (1971-72) et dont les normes en matière d’hygiène étaient presque inexistantes. Hemo-Caraïbes était sous propriété de Luckner Cambronne, le chef à l’époque de la police secrète. Surnommé le « Vampire des Caraïbes », Cambronne a recueilli le sang de pas moins de 6 000 donneurs, lequel sang était destiné au marché américain. En ajoutant qu’Haïti était à cette époque une destination privilégiée des touristes homosexuels américains, on obtient une recette presque parfaite pour la transmission du VIH.

Mais comment ce virus est-il parvenu en Amérique? Environ 4 500 Haïtiens ont déménagé au Congo au cours des années soixante, lorsque le nouvel État avait un urgent besoin de travailleurs instruits. Justement, les Haïtiens étaient bien instruits et ils parlaient français en surplus. Or, au moins l’un de ceux-là serait revenu en Haïti, aux environs de 1966, porteur du VIH. Et le virus de poursuivre sa route vers le nord, en direction des États-Unis où il a fait son entrée entre 1969 et 1972. Voilà une hypothèse fascinante, mais qui passe à côté d’un point essentiel : le premier cas confirmé de SIDA aux États-Unis a été découvert dans les années 80, mais il daterait de 1968.

Il s’agit du cas de Robert Rayford, un adolescent du Missouri qui avait été admis au Barnes-Jewish Hospital de Saint Louis, les jambes et les organes génitaux hypertrophiés et couverts de plaies. Or, Rayford avait déclaré aux médecins que ces symptômes étaient apparus dès 1966, l’année où Pépin affirme que le SIDA est apparu en Amérique par l’entremise d’un Haïtien. Le cas de Rayford est inusité, car le jeune homme a probablement contracté le SIDA par voie sexuelle, pourtant il n’avait jamais quitté le pays, de même qu’il ne s’était jamais aventuré dans des villes cosmopolites telles que New York, Los Angeles ou San Francisco, là où l’épidémie de VIH a d’abord été observée aux États-Unis. Les chercheurs présument donc que le SIDA peut avoir été présent en Amérique du Nord avant que Rayford ne commence à montrer des symptômes, donc avant 1966, ce qui réfute en partie l’hypothèse haïtienne de Pépin.

Les origines de la propagation: le vaccin antipolio

Février 1950 : Hilary Koprowski, un chercheur américain d’origine polonaise, crée le premier vaccin antipolio. Sept ans plus tard, il teste son vaccin expérimental « CHAT » sur un million d’Africains du Congo belge. Cette campagne massive est orchestrée à partir de deux emplacements : le camp Lindi, établi en mai 1956, et le laboratoire de Stanleyville (aujourd’hui Kisangani), inauguré le 1er octobre 1957. Albert Sabin, un autre chercheur américain d’origine polonaise, révélera plus tard que le vaccin de Koprowski contient un virus inconnu, qu’il nommera le virus X. Visiblement, Koprowski, à ce moment, n’a pas bonne presse. Pour preuve, cette lettre reçue de l’OMS qui désapprouve son programme de vaccination, qu’il poursuivra néanmoins, jusqu’à ce que le nouveau régime congolais issu de l’indépendance exige qu’il y mette fin en 1960.

Eva Lee Snead, la première, a évoqué la théorie du vaccin antipolio comme source d’infection au SIDA. Mais c’est Edward Hooper, un journaliste britannique, qui a fait connaître cette théorie au monde entier, grâce à son livre The River : A Journey to the Source of HIV and AIDS, publié en 1999. L’enquête de Hooper a duré 17 ans, durant lesquels le journaliste en est venu à la conclusion que le VIH a été créé dans les laboratoires de Stanleyville entre 1957 et 1960 par l’équipe du docteur Hilary Koprowski. Une théorie controversée et, sans surprise, rejetée à l’unisson par la communauté scientifique.

Le chercheur Stanley Plotkin, pour un, est passé à l’offensive plus d’une fois pour réfuter la thèse de Hooper. Plotkin a affirmé que plusieurs années auraient été nécessaires pour que le VIScpz puisse se transformer chez l’homme en VIH-1. Tenons pour acquis que l’homme sait de quoi il parle. Mais alors, le vaccin de Koprowski a-t-il pu être à l’origine de la propagation fulgurante des années ultérieures? La question mérite d’être soulevée. Un Belge, Paul Osterrieth, ex-collègue de Koprowski au camp Lindi, a dit que seulement 2 000 personnes avaient été vaccinées au Congo belge entre 1957 et 1960. En réalité, près d’un million l’ont été; c’est Hooper qui l’a démontré, preuve à l’appui. Lors d’une entrevue, ce dernier a montré à Osterrieth une copie d’un rapport annuel du laboratoire de Stanleyville daté de 1959 qui révèle que 250 000 doses de vaccin « CHAT » avaient été « conditionnées » dans le laboratoire. Le journaliste avait demandé au chercheur belge si cette phrase signifiait que le vaccin avait été fabriqué dans le laboratoire de Stanleyville. La réponse d’Osterrieth : non. Mais que peut bien signifier « conditionnées », dans ces circonstances? Osterrieth n’a jamais voulu répondre à cette question.

Selon la position scientifique, le labo de Stanleyville n’était pas équipé pour la fabrication de vaccins. Pourtant, l’excellent documentaire The Origin of Aids, produit entre autres par CBC et Chanel 4 Television Corporation (2003), a prouvé précisément le contraire. Interviewé pour les besoins du documentaire, Jacques Kanyama, un ex-assistant d’Osterrieth au laboratoire de Stanleyville, a déclaré que la plupart des cultures de tissus qui y avaient été fabriquées provenaient de chimpanzés. Parle-t-on du pan troglodytes troglodytes, ou de la sous-espèce pan troglodytes schweinfurthii — le chimpanzé aux poils longs —, la cousine de l’autre également porteuse, à un degré moindre, du VIS? La cerise sur le gâteau : Osterrieth, selon Kanyama, y fabriquait des vaccins contre la polio, lesquels étaient ensuite administrés à des Congolais.

Pierre Doupagne, ex-technicien en chef au laboratoire de Stanleyville, a affirmé qu’il préparait lui-même des cultures de tissus de chimpanzés qu’il remettait à Paul Osterrieth et à Gaston Ninane, un autre technicien de Stanleyville; propos confirmés par Philippe Elebe, l’assistant de Doupagne. Pourtant, Osterrieth avait insisté sur le fait qu’il avait été le seul à produire de la culture de tissus à Stanleyville. Enfin, Joseph Limbaya, autrefois infirmier au Camp Lindi, a révélé qu’il tuait deux ou trois chimpanzés par jour, desquels il prélevait les reins. Ceux-ci étaient-ils destinés au laboratoire de Stanleyville?

En réponse aux déclarations de Jacques Kanyama, Paul Osterrieth a affirmé qu’il préparait de nombreux vaccins contre différentes maladies et qu’il ne discutait jamais de son travail avec son personnel; alors, a-t-il demandé, « comment Kanyama a-t-il pu savoir quels vaccins je fabriquais »? La réponse à cette question, on la retrouve une fois de plus dans le documentaire The Origins of Aids, où Kanyama rappelle qu’Osterrieth l’avait chargé de transvider les vaccins dans des fioles sur lesquelles il apposait l’étiquette « vaccin antipolio ». Ces fioles ont plus tard été utilisées durant les campagnes de vaccination au Congo belge.

En février 2000, l’Institut Wistar, de Philadelphie, annonçait qu’il venait de découvrir dans ses dépôts une fiole du vaccin antipolio utilisé dans le cadre du programme de vaccination des années 50-60. Après analyse dudit vaccin, en avril 2001 l’institut faisait une nouvelle annonce, cette fois pour signifier qu’aucune trace de VIH ou de VIS n’y avait été trouvée. Une deuxième analyse confirma que seules les cellules de reins de macaques avaient été utilisées pour créer le vaccin « CHAT » de Koprowski. Pourtant, on sait aujourd’hui que cet échantillon analysé par le Wistar ne provenait aucunement du laboratoire de Stanleyville.

Qui croire alors? On pose la question, mais y a-t-il vraiment une réponse?


Sources

Wikipedia #1, #2 et #3

University of Wollongong #1 et #2

Laboratoire de virologie, Hôpital Charles Nicolle (Rouen)

Actualité News

New York Times

Time

Le Devoir

Aids Origin #1 #2 et #3 

Kaiser Health News

YouTube

HIV In Site

Alter Info

University of California San Diego

La Presse