Voici un billet qui a circulé sur Facebook et qui portait sur les tribulations de ce grand chef de la haute gastronomie, le colonel Sanders, fondateur de la compagnie Kentucky Fried Chicken. L’auteur (anonyme, semble-t-il) a voulu souligner le courage de l’homme derrière le poulet frit. Prenez le temps de lire ce texte d’une profonde médiocrité sur le plan linguistique, sinon passez à l’étape suivante où j’en fais une analyse détaillée et une correction approfondie. Ce genre d’exercice peut grandement vous aider à mieux rédiger.

Voici donc le texte tel qu’il a été publié sur Facebook.

***

À 5 ans, son père meurt.

À 16 ans, il quitte l’école.

À 17 ans, il avait déjà perdu quatre emplois.

À 18 ans, il est marié.

Entre 18 et 22 ans, il était un conducteur de chemin de fer et a échoué.

Il a rejoint l’armée et lavé là-bas.

Il a demandé à l’école de droit, il a été rejeté.

Il est devenu un homme d’affaires d’assurance et ont à nouveau échoué.

À 19 ans, il est devenu père.

À 20 ans, sa femme l’a quitté et a pris leur fille.

Il est devenu un cuisinier et un lave-vaisselle dans un petit café.

Il a échoué dans une tentative d’enlèvement de sa propre fille, et finalement il a convaincu sa femme de rentrer chez eux.

À 65 ans, il a pris sa retraite.

Le 1er jour de la retraite, il a reçu un chèque du gouvernement pour 105 $.

Il a estimé que le gouvernement a dit qu’il ne pouvait pas fournir pour lui-même.

Il a décidé de se suicider, ça ne valait pas vivre plus; il avait échoué tellement.

Il était assis sous un arbre à écrire sa volonté, mais au contraire, il a écrit ce qu’il aurait accompli sa vie. Il a réalisé qu’il y avait beaucoup plus qu’il n’a pas fait. Il y avait une chose qu’il pouvait faire mieux que quiconque qu’il connaissait. Et voilà comment cuisiner. Donc, il a emprunté 87 $ contre son chèque et acheté et frit jusqu’à un peu de poulet en utilisant sa recette, et se porte à porte pour les vendre à ses voisins dans le Kentucky.

Rappelez-vous à 65 ans, il était prêt à se suicider.

Mais à 88 ans Colonel Sanders, fondateur de Kentucky Fried Chicken (KFC) Empire était un milliardaire.

Morale de l’histoire: Attitude. Il est jamais trop tard pour tout recommencer.

MOST importanly, IT’S ALL ABOUT VOTRE ATTITUDE. NE JAMAIS ABANDONNER Peu importe comment il est.

Vous avez ce qu’il faut pour réussir. Allez-y et faire une différence. Pas de tripes pas de gloire. Il est jamais trop vieux pour rêver.

***

Bien que Facebook ne puisse être considéré comme une plateforme de renom pour les rédacteurs émérites (c’est un euphémisme), il y a quand même des limites à diffuser un article truffé d’autant d’erreurs. Décortiquons-le phrase par phrase.

  • À 5 ans, son père meurt.

Petit bout de phrase d’introduction qui écorche la syntaxe. Est-ce son père qui meurt à 5 ans? Si tel est le cas, il a accompli un véritable miracle. Devenir père à un si jeune âge a dû être angoissant. Fait à noter, le temps est à l’indicatif présent. Il faudra donc s’aligner sur cette conjugaison tout au long du texte, à moins que les circonstances ne s’y prêtent. Reformulons la phrase en évitant de nommer Sanders de façon prématurée pour ne pas bousculer la logique du texte : Il n’a que cinq ans lorsque son père meurt.

  • À 16 ans, il quitte l’école.

Rien à redire.

  • À 17 ans, il avait déjà perdu quatre emplois.

On dérive de l’indicatif présent, mais on se doit de le faire pour des raisons circonstancielles.

  • À 18 ans, il est marié.

Il serait préférable de revenir à la forme active : À 18 ans, il se marie.

  • Entre 18 et 22 ans, il était un conducteur de chemin de fer et a échoué.

Pauvre, très pauvre. D’abord, préférez suivre la logique et commencer la phrase avec l’âge. De toute façon, on s’en fout que le type ait été conducteur de chemins de fer pendant quatre ans. Maintenant, peut-on, réellement, conduire des chemins de fer? N’est-ce pas mieux de conduire un train? On réécrit la phrase : À 18 ans, il devient chef de train, une carrière qui aboutit à un échec.

On se rend compte, toutefois, que placées côte à côte, les deux dernières phrases sont un peu redondantes du fait de la répétition de à 18 ans. Nous allons donc les fusionner et les reformuler : À 18 ans, il se marie, puis il devient chef de train, une carrière qui aboutit à un échec.

  • Il a rejoint l’armée et lavé là-bas.

Il a lavé quoi? Le texte a-t-il passé dans le tordeur de la traduction de Google? On aurait aussi aimé, pour suivre le chemin tracé dès le début du texte, amorcer la phrase avec un âge précis. Impossible donc de reformuler un énoncé aussi incompréhensible, sinon écrire simplement Il rejoindra l’armée.

  • Il a demandé à l’école de droit, il a été rejeté.

De pire en pire. Je suppose que notre (faux) rédacteur a voulu écrire Il soumet sa candidature à l’école de droit, mais elle est rejetée.

  • Il est devenu un homme d’affaires d’assurance et ont à nouveau échoué.

Je suspecte de plus en plus la griffe du traducteur de Google. Préférez cette tournure : Il devient vendeur/courtier d’assurances, mais il échouera une fois de plus.

  • À 19 ans, il est devenu père.

Cette phrase, par pure logique chronologique, devrait suivre celle-ci : À 18 ans, il se marie. Il est également préférable de maintenir le temps de départ, l’indicatif présent : À 19 ans, il devient père.

  • À 20 ans, sa femme l’a quitté et a pris leur fille.

Encore une fois, l’indicatif présent, et un autre point doit être souligné : si c’est le colonel qui avait 20 ans, alors la phrase comporte une erreur syntaxique (on a l’impression que c’est sa femme qui avait 20 ans). Reformulons l’énoncé : À 20 ans, il vit une séparation alors que sa femme le quitte en emmenant leur fille.

  • Il est devenu un cuisinier et un lave-vaisselle dans un petit café.

Je veux savoir : comment devient-on un lave-vaisselle? Remarquez que j’aimerais aussi à l’occasion me transformer en quelque chose, en une voiture peut-être, mais certainement pas en un lave-vaisselle. Phrase corrigée, au futur préférablement : Il travaillera (ou sera embauché) dans un petit café où il assumera des tâches de plongeur et de cuisinier.

  • Il a échoué dans une tentative d’enlèvement de sa propre fille, et finalement il a convaincu sa femme de rentrer chez eux.

Phrase corrigée : Il tentera d’enlever sa fille, mais il fera chou blanc, avant de convaincre sa femme de rentrer au bercail.

  • À 65 ans, il a pris sa retraite.

Préférons, encore une fois, l’indicatif présent : À 65 ans, il prend sa retraite.

  • Le 1er jour de la retraite, il a reçu un chèque du gouvernement pour 105 $.

Phrase corrigée : Au premier jour de sa retraite, il reçoit un chèque de 105$ du gouvernement. À remarquer par contre que la répétition du mot retraite sonne creux. On pourrait écrire, simplement : À ce moment, il reçoit un chèque de 105$ du gouvernement.

  • Il a estimé que le gouvernement a dit qu’il ne pouvait pas fournir pour lui-même.

Phrase brumeuse, totalement incompréhensible. On pourrait carrément la biffer, car elle n’apporte rien au texte.

  • Il a décidé de se suicider, ça ne valait pas vivre plus; il avait échoué tellement.

Autre phrase qui manque de cohérence. On la corrige en y ajoutant une pincée de poivre : Il décide alors de se suicider, estimant qu’il ne vaut plus la peine de vivre, car il a échoué dans sa vie.

  • Il était assis sous un arbre à écrire sa volonté, mais au contraire, il a écrit ce qu’il aurait accompli sa vie. Il a réalisé qu’il y avait beaucoup plus qu’il n’a pas fait. Il y avait une chose qu’il pouvait faire mieux que quiconque qu’il connaissait. Et voilà comment cuisiner. Donc, il a emprunté 87 $ contre son chèque et acheté et frit jusqu’à un peu de poulet en utilisant sa recette, et se porte à porte pour les vendre à ses voisins dans le Kentucky.

On entre dans le vif du sujet, mais de façon confuse. Trop de mots, trop de mauvaises tournures, bref, trop de conneries, et, surtout, manque flagrant de style. On réécrit la phrase, cette fois au futur : Il s’assoira sous un arbre pour écrire ses dernières volontés, mais il choisira plutôt d’énumérer les gestes et les actions qu’il aurait dû accomplir durant sa vie. Et il réalisera qu’il sait faire au moins une chose : cuisiner. Il empruntera donc 87$ pour s’acheter quelques babioles et ingrédients qui serviront à la préparation d’une recette de poulet frit, qu’il fera goûter à des voisins de sa région du Kentucky en faisant du porte-à-porte. Un peu mieux, non?

  • Rappelez-vous à 65 ans, il était prêt à se suicider.

Il manque une conjonction de subordination, ici : Rappelez-vous qu’à 65 ans il était prêt à se suicider.

  • Mais à 88 ans Colonel Sanders, fondateur de Kentucky Fried Chicken (KFC) Empire était un milliardaire.

Ici aussi il manque encore quelques éléments : Mais à 88 ans, le colonel Sanders, fondateur de l’empire Kentucky Fried Chicken, était milliardaire.

  • Morale de l’histoire: Attitude. Il est jamais trop tard pour tout recommencer.

Phrase embellie : Morale de l’histoire : tout est dans l’attitude. Il n’est jamais trop tard pour entreprendre un projet.

  • MOST importanly, IT’S ALL ABOUT VOTRE ATTITUDE. NE JAMAIS ABANDONNER Peu importe comment il est.

Nous avons la confirmation que le texte a passé dans le broyeur à ordures de Google. Laissons de côté le « most importantly, it’s all bout votre attitude ». Inutile de traduire, on a déjà écrit que tout était dans l’attitude. Reformulons le reste de l’énoncé : Ne jamais abandonner, peu importe (les obstacles?).

  • Vous avez ce qu’il faut pour réussir. Allez-y et faire une différence. Pas de tripes pas de gloire. Il est jamais trop vieux pour rêver.

Phrase corrigée : Vous avez tout ce qu’il faut pour réussir. Pas de « tripes », pas de gloire. On est jamais trop vieux pour rêver.

***

Voyons maintenant le texte corrigé dans son ensemble, que j’ai quelque peu modifié pour mieux le contextualiser.

Il n’a que cinq ans lorsque son père meurt.

À 16 ans, il quitte l’école.

À 17 ans, il avait déjà perdu quatre emplois.

À 18 ans, il se marie, puis il devient chef de train, une carrière qui aboutit à un échec.

À 19 ans, il devient père.

À 20 ans, il vit une séparation alors que sa femme le quitte en emmenant leur fille.

Plus tard, il décide de rejoindre l’armée, mais il essuiera un autre échec.

Il soumettra sa candidature à l’école de droit, mais elle sera rejetée.

Il deviendra vendeur d’assurances, mais il échouera une fois de plus.

Il sera embauché dans un petit café où il assumera des tâches de plongeur et de cuisinier.

Il tentera d’enlever sa fille, mais il fera chou blanc, avant de convaincre sa femme de rentrer au bercail.

À 65 ans, il prend sa retraite.

À ce moment, il reçoit un chèque de 105$ du gouvernement.

Il décide alors de se suicider, estimant qu’il ne vaut plus la peine de vivre, car il a échoué dans sa vie.

Il s’assoira sous un arbre pour écrire ses dernières volontés, mais il choisira plutôt d’énumérer les gestes et les actions qu’il aurait dû accomplir durant sa vie. Il finira par réaliser qu’il sait faire au moins une chose : cuisiner. Il empruntera donc 87$ pour s’acheter quelques babioles et ingrédients qui serviront à la préparation d’une recette de poulet frit, qu’il fera goûter à des voisins de sa région du Kentucky en faisant du porte-à-porte.

Rappelez-vous qu’à 65 ans il était prêt à se suicider.

Mais à 88 ans, le colonel Sanders, fondateur de l’empire Kentucky Fried Chicken, était milliardaire.

Morale de l’histoire : tout est dans l’attitude. Il n’est jamais trop tard pour entreprendre un projet. Vous avez tout ce qu’il faut pour réussir. Pas de « tripes », pas de gloire. Il ne faut jamais abandonner, peu importe les obstacles. On est jamais trop vieux pour rêver.

Vous avez aimé cet article? Faites-moi part de vos commentaires ou encore partagez-le!

Partagez