Méconnu du grand public, l’événement de Tunguska a failli provoquer un cataclysme sans égal dans l’histoire de l’humanité.

Le 17 juin 1908, à 7h14, à proximité de la rivière Podkamennaya Tunguska, en Sibérie, s’est produit le plus gros impact à faible distance de la surface de la Terre depuis le début de l’humanité. Une puissante explosion équivalente à environ 15 mégatonnes de TNT a ravagé plus de 80 millions d’arbres s’étendant sur 2 150 kilomètres carrés. La déflagration, 1 000 fois plus forte que la bombe larguée sur Hiroshima, a libéré une énergie telle que les secousses qu’elle a provoquées auraient atteint une magnitude de 5,0 sur l’échelle Richter si une telle mesure avait été prise à l’époque. L’impact a également déclenché l’émission de particules de poussière qui sont restées en suspension dans l’atmosphère au-dessus d’une bonne partie de l’Europe pendant plusieurs mois après l’événement.

Les expéditions de Leonid Kulik

Le choc fut brutal, surtout pour les autochtones Evenks et les quelques colons russes des environs. Parmi eux, certains ont dit avoir vu « le feu couvrir le ciel » et ressenti une chaleur très intense. D’autres ont été projetés à plusieurs mètres à la suite des déflagrations, car il y en aurait eu plus qu’une, si l’on se fie à leurs témoignages. Dans le village de Karelinski, les habitants sont descendus dans la rue, les femmes versant des larmes, certaines d’assister impuissantes à la fin du monde. Bref, ce jour-là, tout un continent l’a échappé belle.

L’événement n’avait pas fait beaucoup de bruit à l’extérieur de l’épicentre, la région de Tunguska étant plutôt isolée du reste de la Russie. C’est le minéralogiste russe Leonid Kulik qui en avait rapporté les détails au public, lui qui avait aussi été le premier à évoquer la thèse du météorite. Kulik s’était rendu en 1921 dans les environs de la rivière Podkamennaya Tunguska, dans le cadre d’une enquête chapeautée par l’Académie des sciences de l’URSS. Sur place, des gens du coin lui avaient fait part de l’événement. Intrigué, il avait réussi à convaincre le gouvernement russe de financer une expédition visant à découvrir et à éventuellement extraire le fer météoritique qu’avait dû laisser l’impact.

Kulik y est donc retourné en 1927. Sur les lieux de l’épicentre, le spectacle qui s’est offert à lui était ahurissant : toute la région était dévastée sur des kilomètres à la ronde. Certains arbres étaient rabattus, d’autres tenaient tant bien que mal debout, mais tous étaient brûlés et dépourvus de feuilles. À première vue toutefois, Kulik n’y avait décelé aucune trace d’impact; que quelques trous qu’il ne pouvait analyser, faute de moyens. Les dix années suivantes, le scientifique russe organisa trois autres expéditions. Chaque fois, il découvrit de nouveaux trous, dont le diamètre pouvait atteindre 50 mètres, qu’il croyait être à tort des impacts météoritiques. Au bout du compte, il ne parvint jamais à démystifier l’énigme de Tunguska.

Météorite, comète ou astéroïde?

La thèse principale — celle-là plus prudente — qui a gagné le plus d’adeptes chez les scientifiques, c’est celle d’un météorite qui aurait traversé la presque totalité de l’atmosphère terrestre, mais aurait explosé à hauteur de cinq à dix kilomètres de la surface du globe, donc qui n’a laissé aucun impact sur le sol. De telles explosions surviennent assez fréquemment, mais de l’envergure de celle qui s’est produite dans la région de Tunguska, très rarement. 

Mais serait-il possible qu’il s’agît plutôt d’une comète? C’est ce qu’a proposé, parmi d’autres, un astronome britannique, F. J. W. Whipple. Une comète, composée comme il se doit de glace et de poussière, a pu s’évaporer complètement au contact de l’atmosphère, selon lui. Ce qui expliquerait les particules de poussière restées en suspension dans le ciel européen pendant plusieurs mois suivant l’événement. Thèse qui est loin d’être farfelue, mais qui néglige un fait important : des témoins ont dit avoir entendu une explosion et ressenti un tremblement de terre au moment de l’événement, ce que n’aurait pu produire un fragment de comète évaporé. Cela dit, cette thèse a malgré tout obtenu de nombreux appuis chez les scientifiques soviétiques qui se sont penchés sur le dossier au cours des années 50 et 60.

L’astronome Lubor Kresàk, en 1978, a emprunté le même chemin en soulignant qu’il s’agissait peut-être de débris de la comète Encke, responsable de l’essaim météoritique appelé Les Taurides. Celles-ci sont d’ailleurs actives entre le 5 juin et le 18 juillet, période qui correspond avec la date de l’événement de Tunguska. Une étude a plutôt proposé la comète 2005 NB56 comme candidate potentielle, elle qui devrait être de retour dans les environs de la Terre vers 2045. Obstacle de taille : 2005 NB56 possède une orbite mal connue et n’a été observée que sur un arc d’observation de 17 jours, ce qui est insuffisant pour prédire sa position en 1908 avec grande précision.

En 1983, un autre astronome, Zdeněk Sekanina, s’est fait critique de l’hypothèse cométaire. Pour lui, puisque la comète est principalement composée de glace et de poussière, elle se désintègre totalement lors de son passage dans l’atmosphère. C’est pourquoi l’objet de Tunguska était certainement plus dense et plus solide, d’où l’hypothèse de l’astéroïde. Hypothèse également mise de l’avant par une étude publiée en 2001 par Farinella, Foschini et consorts, qui veut que l’objet provînt de la ceinture principale d’astéroïdes. Une hypothèse à son tour critiquée par certains pour une raison : l’absence de cratère. Critique rejetée par d’autres qui soutiennent que même un corps aussi solide qu’un astéroïde a pu se désintégrer au contact de l’intense chaleur provoquée par le passage dans l’atmosphère.

Giuseppe Longo, professeur à l’Université de Bologne, a analysé la composition des arbres de la région de Tunguska et y a décelé de la matière présente dans les astéroïdes, mais absente des comètes. Le même Longo croit que le lac Cheko, situé dans la région de Tunguska, a pu être créé par l’impact de l’astéroïde. S’il ne remet pas en question la théorie selon laquelle l’objet aurait explosé avant d’atteindre le sol, Longo croit qu’il est possible que l’un de ses fragments ait survécu à l’explosion pour s’écraser là où se trouve aujourd’hui le lac Cheko. Le problème est que la communauté scientifique ne s’entend pas sur les origines du lac. Une étude de 1961 lui donne au moins 5 000 ans d’existence, mais des analyses plus récentes lui concèdent à peine une centaine d’années, ce qui accréditerait la thèse de Longo. Le lac est apparu sur une carte pour la première fois en 1928.

Un vaisseau spatial?

Ils ont été nombreux, les « maîtres » de la « parascience », à se jeter à corps perdu sur le dossier de Tunguska pour avancer une hypothèse qui ne pouvait qu’attirer les esprits crédules; cette hypothèse, c’était celle de la présence extraterrestre. Au départ, cette dernière a puisé sa source dans un seul récit, celui écrit par Alexandre Kazantsev, appelé Un visiteur de l’espace. Une pure fiction de 1946 qui a été confondue — volontairement ou non — avec la réalité. Le récit de Kazantsev met en scène un vaisseau spatial martien à propulsion nucléaire dont les occupants sont à la recherche d’eau fraîche sur Terre. Infortunés, les visiteurs d’outre-espace finissent par faire exploser leur vaisseau en plein vol. On est loin du best-seller, mais toujours est-il que le récit a inspiré d’illustres adeptes de l’ésotérisme.

En Occident, c’est surtout la série télévisée The Secret KGB UFO Files (Ovnis : les archives secrètes du KGB), diffusée en 1998 sur Turner Network Television, qui a jeté le feu aux poudres. La série qualifiait l’événement de Tunguska de « Roswell russe », en référence à l’hypothétique écrasement d’une soucoupe volante à Roswell, en 1947. On ne pouvait être plus explicite : un vaisseau extraterrestre, selon les producteurs de cette série, se serait donc écrasé sur le sol sibérien. Ces derniers sont même allés plus loin en affirmant que des débris du vaisseau avaient été récupérés dans la région de Tunguska. La rumeur allait ainsi se répandre.

Rumeur confirmée en 2004 quand un groupe de la Tunguska Spatial Phenomenon Foundation, un organisme sorti de nulle part, a affirmé avoir trouvé à Tunguska des débris d’un vaisseau spatial extraterrestre. Lesquels débris étaient formés par des cristaux de quartz « inhabituels ». Le chef de l’expédition, le Russe Youri Lavbin, avait déclaré ceci, avant d’entreprendre son voyage : « [N]ous avons l’intention de découvrir des preuves qui montrent que ce n’était pas un météorite qui a percuté la Terre, mais un OVNI ». Autant dire que son idée était déjà faite au départ. Mais Lavbin n’a rapporté que des échantillons de pierres qui n’avaient rien d’inhabituel et n’a donc jamais été en mesure de prouver ses assertions. En revenant de l’expédition toutefois, son opinion avait changé quelque peu : le météorite aurait dû percuter la Terre, s’était-il empressé de dire, mais s’il ne l’a pas fait, c’est qu’une force supérieure l’a détruit; entendons, un vaisseau muni d’une technologie inconnue des terriens. Un laser peut-être, qui aurait pulvérisé l’objet céleste, puisqu’on y est.

L’hypothèse Tesla

Oliver Nichelson, un soi-disant spécialiste de Nikola Tesla, a proposé que l’événement de Tunguska fût le résultat d’une expérience du célèbre inventeur d’origine croate. Tesla, selon Nichelson, se serait servi de la tour Wardenclyffe, prévue pour la téléphonie et la diffusion sans fil transatlantique, mais à laquelle plusieurs ont attribué des capacités énergétiques qu’elle ne possédait absolument pas. Tesla avait fait construire cette tour à Long Island, au début du vingtième siècle, un projet qui s’était finalement révélé un véritable fiasco. En vérité, la tour n’a jamais été totalement opérationnelle et a été démolie en 1917.


Sources

YouTube

Wikipedia

Science Daily

Wiley Online Library

BBC News

Universe Today

Pravda Report