Qu’ont en commun Paris, Beyrouth, la cocaïne, les bijoux de la Kardashian et le cartel de Medellín? Le récit qui suit.

Notre histoire rocambolesque débute à Paris. Comme Monaco ou Marbella, en Espagne, Paris est une ville de prédilection pour les riches et influents membres du cercle princier de l’Arabie saoudite. Plusieurs y habitent, d’autres viennent y faire la fête et des achats dans les boutiques de luxe. Plus rares sont ceux par contre qui viennent y faire du trafic. Ce fut pourtant le cas de Nayef bin Fawwaz al-Shaalan, un diplomate saoudien éduqué aux États-Unis et qui s’est affublé du titre de prince depuis qu’il s’est marié avec une nièce de l’ex-roi Fahd. Al-Shaalan voulait faire un coup d’argent en sol européen, comme s’il en avait besoin. Il a donc pensé à un trafic, et pas n’importe lequel : le trafic de coke.

Trafic royal

Le 16 mai 1999, un Boeing 727 fréquemment utilisé pour des missions officielles du gouvernement saoudien atterrit à l’aéroport Le Bourget, près de Paris, après un vol en provenance du Venezuela. À bord se trouvent 14 passagers, dont la plupart sont des membres de la famille royale de l’Arabie saoudite, à commencer par le prince Nayef bin Fawwaz al-Shaalan. Dans la soute à bagages, il semble y avoir plus de malles que d’habitude. C’est curieux, car ces malles diffèrent grandement de celles des passagers. Que contiennent-elles donc? Deux tonnes de cocaïne. La cargaison avait été chargée sans problème à Caracas sous couvert de l’immunité diplomatique. Pourquoi Caracas? Parce que le prince entretenait des relations privilégiées avec l’ex-président Hugo Chavez. En d’autres termes, il disposait d’une protection politique en béton armé.

Dès que l’avion se pose au sol, il est immédiatement rejoint par une masse de véhicules officiels de l’ambassade saoudienne accompagnés de deux fourgons loués pour les circonstances. Sous la surveillance personnelle du prince Nayef et de ses gardes du corps, les malles remplies de coke sont chargées dans les deux fourgons. Par chance, grâce à l’immunité diplomatique dont les Saoudiens sont pourvus, ils n’ont pas à se présenter aux douanes. Le cortège de véhicules peut donc quitter Le Bourget sans problème. En route pour Paris, les deux fourgons qui transportent la coke se détachent du convoi pour se diriger vers une maison louée dans la banlieue parisienne de Noisy-le-Sec. Là, la cargaison sera entreposée pendant quelques jours jusqu’à ce qu’elle soit redistribuée sur le marché européen. Du moins en partie.

Car ce qu’ignorent les Saoudiens et leurs partenaires dans cette entreprise, c’est que la Drug Enforcement Administration (DEA), des États-Unis, est sur le coup. Et elle a déjà contacté les Français à ce sujet. Des hommes de la Brigade de répression du banditisme et de la Brigade des stups se rendront quelques jours plus tard dans la piaule de Noisy-le-Sec et y saisiront 800 kilos de cocaïne rangés dans pas moins de 90 malles. Une bonne partie de la cargaison a donc déjà été revendue sur le territoire européen, comme prévu. Quelques mois plus tard, la DEA et un procureur fédéral de Miami annonceront publiquement qu’ils ont leur suspect : le prince Nayef bin Fawwaz al-Shaalan. 

À ce moment, rien ne va plus entre la France et l’Arabie saoudite. Le geste précipité de la DEA enflamme le gouvernement saoudien qui fait pression sur les Français pour qu’ils étouffent l’affaire. Et les milliardaires du Golfe ont une arme puissante entre les mains : un contrat d’une valeur de 7 milliards d’euros négocié avec des entreprises françaises, que le cercle royal menace de déchirer. Il est prévu que la multinationale française Thales, entre autres, construise un système radar sophistiqué pour protéger les frontières du royaume. Pour l’Élysée de Chirac, l’énorme contrat avec les Saoudiens vaut des milliers d’emplois dans un pays en proie à une forte augmentation du chômage, un enjeu électoral majeur en cette année 2002.

Comme c’est presque toujours le cas dans ces histoires, le principal suspect, c’est-à-dire le prince Nayef, s’en sortira indemne. Le gouvernement saoudien ne permettra jamais aux autorités américaines et françaises de l’interroger, de même qu’il ne voudra jamais coopérer à l’enquête. Pire, le prince accompagnera le roi Fahd lors d’un voyage en Europe en juillet 2002 sans être dérangé ni par les Français ni par les Américains. Une commission d’enquête du gouvernement saoudien établira son innocence. Il est aujourd’hui à l’abri de poursuites en Arabie saoudite, libre de profiter de sa richesse.

Association avec le cartel de Medellín

C’est par l’intermédiaire de Doris Mangeri Salazar, une des anciennes flammes du prince Nayef, que celui-ci fait la rencontre d’Oscar Eduardo Campuzano Zapata, connu sous le nom d’« El Flaco », un haut lieutenant du défunt baron de la drogue de Medellín, Pablo Escobar. Une série de rencontres auront lieu entre Nayef, Zapata et sa cohorte dans la luxueuse station balnéaire espagnole de Marbella, mais aussi dans le royaume saoudien lui-même, dont une, en décembre 1998, en plein désert, là où un accord sera finalisé entre les partis.

« El Principe », c’est le surnom du prince auprès de ses partenaires de Medellín, a un plan fort ambitieux : il propose une série de livraison de coke de 5 à 10 tonnes chacune. Pour ce projet à haut risque, le Saoudien s’appuie sur du solide : la banque Kranz, qu’il a fondée en Suisse l’année précédente dans le seul but de blanchir l’argent de la drogue. Deux des directeurs de la banque étaient d’ailleurs sur place à l’aéroport Le Bourget pour décharger les caisses de coke le 16 mai 1999.

Au début, Eduardo Campuzano Zapata et ses gangsters se méfient de ce riche saoudien. Ils conviennent donc de tester sa bonne foi en expédiant deux tonnes de coke comme première livraison, ce qui est déjà pas mal. Mais voilà : la DEA intercepte une télécopie qui contient suffisamment d’indices pour permettre l’arrestation des membres du réseau. Finalement, Al-Shaalan sera accusé sur la foi de témoignages de quatre repentis colombiens interpellés en 2000 à Miami par les agents de la DEA dans le cadre de l’Opération Millenium. Il sera jugé avec ses neuf complices, qui seront tous condamnés à des peines allant de 4 à 10 ans et à une amende de 80 millions d’euros.

Les bijoux de la Kardashian

Que peuvent bien faire les bijoux volés de Kim Kardashian dans cette histoire de trafic de coke? Quand les hommes de la Brigade de répression du banditisme et de la Brigade des stups se rendent dans la piaule de Noisy-le-Sec pour faire une perquisition, ils y croisent une vieille connaissance : Didier Dubreucq, un trafiquant notoire, vendu par les coups de téléphone qu’il a donnés en Suisse. Dubreucq recevra une peine de 8 ans et demi pour cette affaire. Or, celui que l’on surnomme les « Yeux bleus » refera surface en octobre 2016 dans l’affaire des fameux bijoux de la Kardashian.

Le 2 octobre, la vedette de téléréalité américaine a été victime d’un braquage à main armée à Paris dans un hôtel particulier du 8e arrondissement, où ses agresseurs ont volé des bijoux d’une valeur de 10 millions d’euros (environ 14,7 M$ CA). Didier Dubreucq y était. Il a fait partie du commando des trois malfaiteurs qui ont harcelé Kardashian pour qu’elle leur remette ses précieux bijoux. Le criminel français a été libéré depuis pour des raisons de santé. Ce Dubreucq qui, si l’on se fie à Mme Kardashian, s’est comporté comme un véritable bandit. Lui et Omar Ait Khedache, dit « Omar le Vieux », se sont présentés devant la vedette américaine, affublés d’une cagoule, et l’ont même menacée avec un pistolet.

Un autre trafic trafic démantelé

Le 26 octobre 2015, les autorités libanaises déjouaient la plus grande opération de contrebande à s’être produite à l’aéroport international de Beyrouth en saisissant deux tonnes de Captagon, un stimulant faisant partie de la famille des amphétamines. La cargaison devait être chargée à bord de l’avion privé d’un prince saoudien, Abd al-Muhsen bin Walid bin Abd al Aziz Al Saud, qui a été arrêté en compagnie de quatre complices avant d’être interrogé par les autorités douanières. Le chargement, qui contenait aussi de la cocaïne, était transporté dans 40 caisses destinées au marché saoudien. 

Le Captagon est fabriqué en grande quantité au Liban et en Syrie, où, dans ce dernier pays, il a été largement utilisé par les rebelles. Il est consommée principalement au Moyen-Orient, en particulier dans le Golfe. Les caisses qui contenaient la drogue du prince saoudien étaient libellées en arabe et se traduisaient par « Propriété privée du Compagnon de Sa Majesté le Roi Abd al-Muhsen bin Walid bin Abd al-Aziz Al Saoud ». La valeur de la cargaison : 190 millions de livres.

Selon des sources, l’opération d’interception avait été organisée bien à l’avance par les autorités libanaises qui avaient été mises au parfum du projet. Des agents de sécurité au poste de contrôle n’avaient été installés que pour surveiller les passagers qui voyageaient par avions privés. Tous étaient au courant du contenu de la cargaison. Une machine à rayons X, à peine utilisée en temps général dans cette section particulière de l’aéroport, était devenue subitement opérationnelle.

Ce récit s’arrête malheureusement ici, car aucune autre information n’y a transpiré. À la suite de son arrestation, le prince a été placé en garde à vue dans un hôtel 5 étoiles à Beyrouth. Depuis, plus rien.


Sources

LA Weekly

ABC News

Le Monde

L’Express

DW

Shoebat

The Telegraph

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