Organisation turque d’extrême droite, les Loups gris assurent une forte présence en Europe en tant que bras armé d’Istanbul.

Ils avaient essayé d’assassiner le pape Jean-Paul II en 1981. Ils avaient de même été au coeur d’un mouvement terroriste qui allait faire de nombreux morts au cours des années 70 en Turquie. Mais depuis lors, on ne les avait que très peu vus. Ils semblent pourtant avoir effectué un retour sur la scène publique – voire politique – et pas n’importe où : en Europe, une région déjà aux prises avec son lot de groupes terroristes.

Présence encombrante dans l’Hexagone

Dans la soirée du mercredi 28 octobre 2020, des Français d’origine arménienne ont goûté à la médecine de malfrats dont plusieurs sont membres d’une organisation ultranationaliste turque que l’on croyait enterrée : les Loups gris.

Ces canidés proches de la mouvance du parti de Recep Tayyip Erdogan, président-dictateur de la Turquie, avaient alors envahi les rues de Vienne, en Auvergne-Rhône-Alpes, pour ensuite se diriger non loin de là vers Décines-Charpieu. Décines, une commune phare de la diaspora arménienne où se trouve, entre autres, le Mémorial du génocide arménien de 1915. Mais voilà : les Arméniens ne sont pas en odeur de sainteté auprès des extrémistes turcs.

Alors lorsque, le 28 octobre, ces derniers ont constaté que des militants arméniens avaient bloqué une partie de l’autoroute A7 au niveau de Vienne afin de manifester pour la reconnaissance de l’indépendance du Haut-Karabakh, ils n’ont pas hésité à se ruer sur eux. Quatre personnes auraient été blessées lors des altercations qui ont suivi; on dit même que des coups de couteau auraient été échangés.

Le fameux mémorial a par ailleurs été la cible de vandalisme, de même que le Centre national de la mémoire arménienne, également situé à Décines-Charpieu. C’était la deuxième fois depuis juillet que les Arméniens de l’endroit étaient l’objet d’attaques de voyous turcs.

Déjà, en 2012, Le Point avait pondu un article peu élogieux sur les Loups gris; un article qui a été malheureusement casé depuis dans les arcanes de l’oubli. Cette année-là, certains d’entre eux avaient organisé une marche de protestation contre le projet de loi pénalisant la négation du génocide arménien. Dans l’article du Point, des noms de « complices » étaient sortis du panier, dont celui de Fadimé Erdugrul-Tastan, adjointe au maire d’Hérouville et responsable, disait-on, des Loups gris locaux.

Aujourd’hui, le gouvernement français, dont le pays a été frappé une fois de plus par des attentats islamistes ces dernières semaines, a pris le taureau par les cornes et décidé de dissoudre l’organisation. Une épée dans l’eau?

Terroristes et suppôts de l’extrême droite

Car il serait surprenant que les Loups gris choisissent de se réfugier dans leur tanière, eux qui ne sont jamais trop éloignés des scènes de bagarres. Facile pour eux de se sentir à l’aise dans ces rencontres pugilistiques puisque leur nombre ne cesse de croître : ils seraient 20 000 en Allemagne et 5 000 en Autriche, pour ne citer que ces deux pays.

On peut situer les origines des Loups gris à la création du Groupe de mobilisation tactique, une force spéciale de contre-guérilla turque, en 1952. C’était l’époque où Washington venait de mettre sur pied le Stay-Behind, une initiative anticommuniste qui agissait sous le couvert de l’OTAN. Quelques années plus tôt, des soldats turcs avaient été envoyés aux États-Unis afin de suivre une formation aux « méthodes de guerre spéciales », ce qui comprenait les assassinats, le maniement des bombes, les enlèvements, les attaques de toutes sortes et même la torture. Bref, des tactiques de terrorisme.

L’un de ces militaires turcs était Alparslan Turkes, futur fondateur du Parti d’action national turc (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP) et de son bras militaire, les fameux Loups gris. Dirigé d’une main de fer par Turkes, le MHP a épousé une idéologie pan-turque qui en appelait à la reconquête des anciens fiefs ottomans. Or, même s’ils faisaient partie d’un mouvement à la fois antisoviétique et anti-occidental, les Loups gris et le MHP ont néanmoins coopéré de plein gré avec les services de renseignement de l’OTAN et des États-Unis.

On dit qu’Alparslan Turkes aurait établi plus d’une centaine de camps destinés aux Loups gris à travers la Turquie. Des camps qui ont servi à former des hommes de main prêts à défigurer la gauche et les Kurdes en territoire turc, et même ailleurs. Ils ont été plus de 6 000, justement, à mourir dans les attentats terroristes provoqués par les bandes armées du MHP. Sans oublier la tentative d’assassinat contre le pape le 13 mai 1981.

Les Loups gris ont par ailleurs participé à la guerre du Haut-Karabakh de 1992 entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, ainsi qu’aux première et deuxième guerres tchétchènes, respectivement en 1994 et 1999, du côté des islamistes, évidemment. Ils ont sûrement été quelques centaines ou des milliers à avoir porté assistance à l’Azerbaïdjan dans les récentes hostilités entre ce pays et l’Arménie.

Ces dernières années enfin, de nombreux assassinats politiques en Turquie ont été attribués aux partisans les plus radicaux du MHP. Ainsi en est-il du meurtre du journaliste turco-arménien Hrant Dink en 2007 à Istanbul.

Les Loups gris chez les Germains

Puisque l’Allemagne abrite la plus importante diaspora turque, c’était facile de prévoir qu’un jour les Loups gris y traîneraient leurs pattes. Même la chancelière Angela Merkel est apparue avec quelques-uns d’entre eux lors d’une manif en janvier 2015. Était-elle au courant de leur identité? Avec la Merkel, il faut s’attendre à tout. Surtout qu’elle a serré la main à Cemal Çetin, chef des Loups gris en Europe, lors du sommet de l’OTAN à Bruxelles en 2018.

Lumière au bout du tunnel : on a su ces derniers jours que l’Allemagne, sous la pression de parlementaires, pourrait prendre la France en exemple et bannir le groupe d’extrême droite. Il y aura fort à faire, par contre, car 270 clubs de Türk Federasyon seraient éparpillés sur les territoires allemands et autrichiens. Pour mémoire, ces fameuses Federasyon et leurs lots de canidés auraient été vus pour la première fois en 1978 en Allemagne, avec le soutien des élites politiques de l’endroit, notamment du ministre-président bavarois Franz Josef Strauss, de l’Union chrétienne-sociale en Bavière (CSU).

Depuis, les politiciens membres des Loups gris se meuvent en toute liberté chez les Germains. Dhafer Tupac serait l’un de ceux-là, selon le Mena Research Center. Ce Dhafer Tupac qui dit ne pas comprendre pourquoi il serait exclu du cercle politique allemand puisque, avance-t-il, une quarantaine de Loups gris auraient leur enclos chez l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU). « Tupac n’est pas un cas isolé », nous déclare-t-on chez le Mena Research Center. Nabahat Güclü, du Parti vert de Hambourg, serait une autre sympathisante.

Ces hommes et femmes politiques devraient tenir compte de ce que l’Agence fédérale pour l’éducation civique de l’Allemagne avait noté en 2017 : les Loups gris, selon elle, auraient dépassé les néonazis en importance chez les groupes d’extrême droite du pays. Dans un rapport de 2019 du Bureau pour la protection de la Constitution, l’Union des associations culturelles turco-islamiques en Europe figurait dans une section sur les menaces pour la sécurité du pays d’Angela Merkel.

La situation n’est guère plus enviable chez les cousins autrichiens. Leur pays digère encore les attaques qui se sont produites contre des rassemblements kurdes à Vienne en juin 2020. Les Loups gris y étaient, et certains manipulaient des couteaux, leurs armes de circonstances. En 2018, pourtant, 60 des 260 imams avaient fait l’objet d’une enquête en Autriche. Plusieurs étaient proches du gouvernement Erdogan, donc, fort possiblement des Loups gris. Et là aussi, des politiciens, surtout du Parti social-démocrate, fréquentent ces Turcs si peu fréquentables.

Ailleurs en Europe, une bannière des Loups gris aurait été repérée parmi les foules qui se sont pointées lors de la visite du sultan Erdogan à Downing Street en mai 2018. Là-bas d’ailleurs, un groupe culturel de l’arrondissement londonien de Hackney serait apparemment affilié aux canidés.

Enfin, des clubs sympathisants des Loups gris auraient été répertoriés en Belgique, aux Pays-Bas et en Suède.


Sources

Ahval, Al-Monitor, BBC, BFMTV, Le Point, MENA Research Center, Micro Con, Russia Today, Sputnik News, The Jerusalem Post, The Los Angeles Times, Valeurs actuelles #1, #2

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