Avec le concours de grandes universités, l’industrie du sucre a déployé de nombreuses stratégies pour parfaire son image.

Le titre peut faire rire, mais il décrit une certaine réalité. L’histoire débute dans les années 60, au moment où des études commencent à établir un lien entre les régimes à forte teneur en sucre et les taux élevés de maladies cardiaques. Au sein de l’industrie du sucre, on est pris de panique, car de telles corrélations pourraient signifier l’agonie de tout un secteur de l’économie. En 1964, John Hickson, un haut dirigeant de la Sugar Research Foundation, prépare, avec d’autres intervenants de l’industrie du sucre, un plan qui consiste à mobiliser l’opinion publique en leur faveur. Le but est de faire porter le blâme des maladies cardiaques sur le seul gras saturé, donc d’écarter le sucre de la liste des coupables. Le plan visera dans le mille.

Une étude de Harvard ouvre le bal

Durant cette période, des chercheurs enquêtent, justement, sur le gras saturé et le cholestérol, ce qui tombe bien pour Hickson, qui se tourne vers ces chercheurs à qui il promet de l’argent pour financer leurs recherches. Le premier versement sera de 6 500 dollars, ce qui équivaut à 49 000 dollars aujourd’hui, et sera effectué à une équipe de l’Université Harvard. Cela va de soi que Hickson prend bien soin de sélectionner les documents que les experts doivent examiner et de préciser quel type de conclusion il s’attend à obtenir d’eux. Un premier article est publié en 1967 dans le prestigieux New England Journal of Medicine. Et comme prévu, il émet une mise en garde contre les gras saturés. En parallèle, il démontre qu’il n’y a pas de liens entre le sucre et la mauvaise santé cardiaque. Pour le commun des mortels, si l’un des magazines les plus en vue de la médecine rejette l’idée que le sucre est mauvais pour la santé, c’est donc que ce doit être vrai.

L’un des rédacteurs du fameux article est le docteur Mark Hegsted. Que faut-il retenir de lui? Qu’il deviendra, une décennie plus tard, responsable de la division de l’alimentation au sein du Département de l’agriculture des États-Unis. En 1977, Hegsted imposera ses fausses opinions sur le sucre quand il participera à la préparation du précurseur du guide alimentaire du gouvernement américain. C’est donc dans cette prémisse que l’épidémie d’obésité aux États-Unis puise sa source.

Coca-Cola veut votre bien

De nos jours, les stratégies de l’industrie du sucre sont restées à peu de choses près les mêmes. Et nul autre que Coca-Cola ne possède autant d’argent pour s’offrir des lobbyistes du monde universitaire. Car le plus grand producteur au monde de boissons sucrées a trouvé une nouvelle solution « axée sur la science » pour mettre fin à la crise de l’obésité. Pour maintenir un poids santé, selon Coca-Cola, c’est simple, il faut faire plus d’exercice et, surtout, ne pas s’inquiéter des calories. Il fallait y penser.

Le géant des boissons a fait équipe avec des scientifiques influents qui ont diffusé ce message édifiant dans les revues médicales, les conférences et les médias sociaux. Et comme pilier à l’attaque, Coke s’est payé les services du Global Energy Balance Network (GEBN), une organisation à but non lucratif à laquelle il a fourni un soutien financier et logistique. Le GEBN avait pour objectif de convaincre les Américains qu’ils devaient porter attention à l’exercice plutôt qu’à ce qu’ils mangent et à ce qu’ils boivent. Tout cela dans le seul but de remettre les boissons sucrées sur les rails. Une logique compréhensible : au cours des deux dernières décennies, la consommation en Amérique de boissons gazeuses à haute teneur en calories a diminué de 25 pour cent.

Deux universités qui ont employé des figures de proue du GEBN ont avoué que Coke leur avait fait don de 1,5 million de dollars en 2014 pour lancer l’organisme. Depuis 2008, la société a également fourni près de 4 millions et demi de dollars à deux des membres fondateurs du GEBN : le docteur Steve Blair, professeur à l’Université de la Caroline du Sud dont la recherche au cours des 25 dernières années a constitué une grande partie des lignes directrices implantées par le gouvernement américain sur l’activité physique, et Gregory A. Hand, doyen de la West Virginia University School of Public Health. Le Dr Blair a reçu plus de 3,5 millions de dollars de Coke pour ses projets de recherche, tandis que Gregory Hand a pu compter sur des dons de 806 500 $ pour une étude sur le « flux d’énergie » en 2011, et de 507 000 $ en 2014 pour cofonder le Global Energy Balance Network.

Le site Web du réseau, gebn.org, dont le lien ne fonctionne plus, avait été enregistré au siège de Coca-Cola à Atlanta. Normal, puisque la compagnie administrait le site avant sa fermeture. L’ex-président du GEBN, le professeur James O. Hill, de l’Université du Colorado, a cofondé le National Weight Control Registry, un organisme spécialisé dans les études sur la perte de poids, de même qu’il a siégé à des comités de l’Organisation mondiale de la santé et au National Institutes of Health. L’American Society for Nutrition parle de lui comme d’« un leader dans la lutte contre l’épidémie mondiale d’obésité ». Coca-Cola ne pouvait s’associer à personnage plus crédible.

En août 2015, le Centre de recherche biomédicale de Pennington, en Louisiane, annonçait les résultats d’une nouvelle étude sur l’exercice chez les enfants, laquelle étude concluait que le manque d’activité physique était « le plus grand facteur d’obésité chez les enfants dans le monde ». Il fallait, par contre, bien lire le communiqué de presse du Centre de recherche, car il contenait une information fort pertinente : « Cette recherche a été financée par la compagnie Coca-Cola », pouvait-on lire.

Ces dernières années, Coke a même investi dans la création de centres de conditionnement physique dans plus de 100 écoles à travers les États-Unis. La compagnie a également parrainé un programme au titre évocateur : « Exercise is Medicine », ou « La médecine, c’est l’exercice ». Ce programme a pour but d’encourager les médecins à prescrire une activité physique à leurs patients. Et lorsque le conseil municipal de Chicago a proposé une taxe sur les boissons gazeuses en 2012 pour aider à résoudre le problème de l’obésité, Coca-Cola a fait don de 3 millions de dollars pour créer des programmes de conditionnement physique dans plus de 60 centres communautaires de la ville. L’initiative de taxer les boissons gazeuses a finalement échoué.

Manger des bonbons pour perdre du poids

C’était une découverte scientifique surprenante : les enfants qui mangent des bonbons ont tendance à être moins obèses que ceux qui n’en mangent pas. A priori, c’est le genre de révélations qui ne peut que faire plaisir aux enfants comme aux adultes. Mais il fallait faire preuve de prudence, car l’étude qui nous apprenait cette heureuse nouvelle avait été financée par une association professionnelle qui représente des compagnies bien connues dans le milieu des sucreries : Nestlé et Wrigley.

L’étude était tirée d’un sondage qui demandait aux gens de décrire ce qu’ils avaient mangé au cours des 24 dernières heures. Les auteurs avaient pourtant été clairs sur un point : les données, avaient-ils écrit dans leur rapport, « peuvent ne pas refléter la consommation habituelle » et « aucun lien de cause à effet ne peut être établi ». Peu importe, le communiqué de presse de l’association est resté silencieux sur cette mise en garde. Au contraire, il établissait clairement une cause à effet : « Une nouvelle étude montre que les enfants et les adolescents qui mangent des bonbons ont moins tendance à être en surpoids ou obèse », expliquait-il.

Les auteurs avaient aussi tenu à spécifier que les bailleurs de fonds n’avaient joué aucun rôle dans l’écriture du rapport. Pourtant, des courriels obtenus auprès de la Louisiana State University (LSU), d’où provenait l’étude, montrent que la National Confectioners Association avait fait un certain nombre de suggestions. Deux des trois auteurs de cette étude sont des universitaires, faut-il le spécifier : Carol O’Neil, de l’Université Louisiana State, et Theresa Nicklas, du Baylor College of Medicine. Les deux femmes étaient flanquées de Victor Fulgoni, un ancien cadre et consultant de Kellogg. Or, tous trois ont participé à d’autres études du même genre, toutes financées par des bailleurs de fonds de l’industrie alimentaire, dont, justement, Kellogg.

Peut-on départager le vrai du faux?

Des organismes qui nous veulent du bien, il y en a à foison. Mais il est difficile de départager le vrai du faux. Un exemple : l’International Life Sciences Institute. De prime abord, cet institut a l’air tout sauf suspect. Pourtant, il est financé entre autres par McDonald’s, Unilever et Nestlé. En y regardant de plus près, on se rend compte qu’il est plus un lobby qu’un organisme qui fait la promotion de la santé.

La complicité de Coke dans des campagnes de relations publiques destinées à redorer le blason de l’industrie du sucre est donc loin d’être un cas isolé. À ce sujet d’ailleurs, l’American Society for Nutrition et l’Academy of Nutrition and Dietetics ont été critiquées par le milieu de la santé pour avoir formé des partenariats avec des entreprises telles que Kraft Foods, McDonald’s, PepsiCo et Hershey’s.


Sources

New York Times #1 et #2, AP News