L’ex-roi d’Espagne s’est fait beaucoup d’amis au Moyen-Orient, mais un peu moins en Espagne même.

L’événement ne pouvait pas être plus humiliant pour celui qui fut autrefois un roi aimé et respecté en son pays. En plein début de pandémie du coronavirus, le roi d’Espagne Felipe IV retirait à son père, l’ex-roi Juan Carlos, son allocation annuelle d’un peu plus de 194 000 euros. Et Felipe d’ajouter une couche à ce geste provocateur en renonçant à son héritage. Pourquoi cette soudaine hostilité à l’endroit du paternel?

Fric, corruption et faux pas

Parce que l’actuel roi a jugé que celui qui l’a précédé sur le trône d’Espagne avait accumulé un trop grand nombre de dossiers compromettants. À commencer par cette histoire, que les Espagnols viennent tout juste de digérer, à propos d’une valise contenant 1,9 million de dollars en liquide qui avait été remise en mains propres à l’ex-roi par son pendant au Bahreïn, Hamed bin Issa al Khalifa, en 2010. Et comme si ce n’était pas assez curieux, Juan Carlos avait lui-même tenu à transporter ladite valise non pas jusqu’en Espagne, mais jusqu’à Genève, en Suisse, là où les banques sont un peu moins transparentes.

Puis cette autre histoire encore plus fabuleuse : un « cadeau » de 100 millions de dollars offert par le roi Abdallah de l’Arabie saoudite, en 2008. Pourquoi tout cet argent, s’est récemment demandé à plusieurs reprises la presse espagnole? Surtout qu’à l’époque où Juan Carlos raflait la cagnotte d’Abdallah, l’Espagne venait de décrocher un contrat pour construire un TGV entre Médine et La Mecque valant 6,7 milliards d’euros. Un contrat qui, d’ailleurs, n’était pas passé par le canal d’un appel d’offres. Pour le procureur suisse qui bosse sur cette affaire, Yves Bertossa, il n’y a pas de doute : l’affaire sent les commissions illégales.

On veut bien le croire, mais dans ce cas, c’est Juan Carlos qui aurait dû verser lesdites commissions illégales, et non Abdallah. Quelque chose d’autre se cacherait-il derrière cette intrigue financière haute en couleur? C’est depuis la crise pétrolière de 1973 que Juan Carlos et la cour saoudienne se fréquentent, alors que l’ex-roi avait permis à son pays de ne plus être à court de pétrole. C’est le même ex-roi qui avait ouvert la voie à la vente de 250 chars Léopard à l’Arabie saoudite tout juste avant son abdication en 2014.

Pour revenir aux fameux 100 millions, ceux-ci auraient été crédités par la banque Mirabaud sur le compte de la fondation panaméenne Lucum. Une fondation au Panama : voilà qui ne fait que doubler la mise en matière de soupçon à l’endroit de Juan Carlos. C’est probablement ce que se sont dit, d’ailleurs, les dirigeants de la banque Mirabaud, qui ont finalement demandé à l’ex-roi de changer d’institution.

Tout aussi intrigant, ce dernier aurait refilé, en 2012, 65 de ces 100 millions à l’une de ses maîtresses qui les auraient placés dans la filiale d’une autre banque suisse aux Bahamas. Mais qui est donc cette maîtresse?

La belle aux bois dormants

Pendant des années, la presse espagnole s’est délectée des historiettes entourant cette femme. D’abord parce qu’elle est blonde, jolie et, surtout, très ambitieuse. Elle pourrait faire l’objet d’une série Netflix à elle seule. Mais elle cachait certains aspects un peu moins romantiques.

En 2000, Corinna zu Sayn-Wittgenstein épousait le prince allemand Johann Casimir zu Sayn-Wittgenstein-Sayn, fils d’Alexandre, le prince zu Sayn-Wittgenstein-Sayn. C’était le troisième mariage de madame, mais le divorce suivit cinq ans plus tard. Pendant ce temps, elle faisait la rencontre de Juan Carlos avec qui, selon la ligne officielle, elle s’est liée d’amitié. Peu importe le degré de proximité des deux personnages, l’ex-roi participa, en 2012, à un safari à l’éléphant au Botswana en compagnie de « sa belle Corinna ».

L’affaire avait fait scandale, et l’on sut plus tard que le voyage avait coûté environ 60 000 dollars, déboursés par un homme d’affaires espagnol d’origine syrienne, Mohamed Eyad Kayali, traducteur entre Juan Carlos et Abdallah de l’Arabie saoudite. Ce Kayali est très proche de la famille royale saoudienne, laquelle l’a nommé mandataire de nombreuses sociétés enregistrées au Panama et dans les îles Vierges britanniques, la plupart apparaissant dans les Panama Papers.

Ces chères îles Vierges ont émergé dans une autre histoire impliquant, cette fois, la séduisante Corinna zu Sayn-Wittgenstein. En effet, la résidente de Monaco, qui est elle aussi apparue dans les Panama Papers, aurait essayé de vendre des actions d’une société du Wyoming à une autre société située celle-là dans les îles Vierges, et ce, par le biais d’un paravent situé à Gibraltar. Beaucoup d’intermédiaires pour des raisons fiscales évidentes.

C’est aussi vers les îles Vierges que madame aurait détourné les profits d’une chocolaterie, Sir Hans Sloane Chocolate and Champagne House Limited, qui s’est vite retrouvée en faillite. Plusieurs ont perdu de grosses sommes dans cette affaire avortée et regrettent d’avoir misé sur cette dame.

On dit que cette dernière aurait été elle-même impliquée dans la négociation du contrat de TGV entre Médine et La Mecque. Elle aurait également agi comme intermédiaire dans l’acheminement de gaz et dans d’autres échanges entre l’Algérie et l’Espagne. Dans ce cirque aux relents de collusion, Sayn-Wittgenstein aurait touché de juteuses commissions dont les fonds auraient atterri sur deux comptes suisses.

En Algérie, elle a fait équipe avec Chakib Khelil, ex-ministre de l’Énergie et des Mines de 1999 à 2010, et ex-président de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en 2001 et 2008. Khelil, surtout, a été au cœur de scandales en relation avec les hydrocarbures. Il fait notamment l’objet d’un mandat d’arrêt international lancé en août 2019.

Rien ne va plus

Juan Carlos et Corinna zu Sayn-Wittgenstein ne se voient plus. Celle-ci parle désormais de « menaces et harcèlement » de la part de son ex-compagnon et de l’ancien directeur des services secrets espagnols, Félix Sanz Roldan. Selon l’ex-maîtresse, elle aurait subi des pressions pour ne pas révéler des secrets d’État. Un peu ingrate cette dame qui a tout de même reçu 65 millions de dollars en cadeau de la part de Juan Carlos et qui a pu, pendant quatre années, loger dans une villa de la colonia Mingorrubio, à quelques kilomètres de la résidence madrilène de la famille royale et qui est la propriété de l’État espagnol.

Même les relations entre l’Espagne et l’Arabie saoudite, maintenant sous l’égide d’un jeune fringant qui n’a rien connu des années d’or des deux États, se sont alourdies en 2018. C’est le gouvernement espagnol qui a mis le feu aux poudres en annulant un contrat de 9,2 millions d’euros dans le but de fournir 400 vieilles bombes guidées laser à l’Arabie saoudite. Le ministère de la Défense espagnol disait ne pas souhaiter que ces bombes soient utilisées au Yémen.

Réponse du fringant Mohammed bin Salman : l’annulation du contrat est un manque de respect de l’Espagne vis-à-vis de l’Arabie saoudite et une attaque personnelle contre la politique du royaume. C’est alors que Juan Carlos entra en scène pour contacter ses amis autocrates de la grande Arabie et sauva la mise en obtenant une solution de compromis qui a permis à tout le monde de sortir la tête haute.

L’ex-roi est alors revenu dans les grâces des Espagnols, jusqu’à ce jour fatidique de mars 2020 où il est redevenu, soudainement, persona non grata. Et on ne sait toujours pas pourquoi il a obtenu 100 millions de feu Abdallah et 1,9 million de Hamed bin Issa al Khalifa. Ici plane le mystère…


Sources 

Wikipedia #1 et #2, Le Figaro, Le Point, #1 et #2, Paris-Match, Libération, Les Échos, El Confidencial, Liberté Algérie, El Espanol, La Tribune, Algérie 360, Kaosenlared