Des sicaires de l’État turc sillonnent les continents à la recherche des « ennemis » d’Erdogan. Un dossier complet.  

En juillet 2019, Enes Kanter, des Celtics de Boston de la National Basketball Association (NBA), s’entend avec l’Islamic Center de Long Island pour organiser un camp de formation destiné aux jeunes passionnés de basketball. C’est le 34e camp de Kanter et tout est prêt pour que la fête commence. En général, ce type d’événement, qui célèbre l’esprit sportif, ne devrait jamais être mêlé à une joute politique, mais voilà : après maintes tergiversations, l’Islamic Center doit se résoudre à annuler le camp de formation à la suite de pressions exercées par le consulat turc à New York. C’est que dans l’obscure Turquie de Recep Tayyip Erdogan, Enes Kanter est considéré comme un ennemi de l’État, un titre dont il aimerait bien se passer.

Trois dissidentes turques tuées à Paris

Kanter est né en Suisse de parents turcs qui l’ont élevé en Turquie. Mais en raison de ses allégeances politiques – il est un fervent admirateur de la confrérie Gülen, un mouvement interculturel et interreligieux dirigé par l’imam Fethullah Gülen –, il a vu son passeport invalidé par Ankara après qu’il eut émigré aux États-Unis. Par chance, le joueur des Celtics a pu dénicher un autre endroit pour son camp de formation qui s’est déroulé sans inconvénient. Cette mésaventure souligne à quel point les activités des hommes demain du despote turc se déploient dans tous les pays où des « dissidents » se terrent.

Et parmi ces pays figure la France. Trois résidentes y ont d’ailleurs payé de leur vie leur prétendue dissidence. Le triple meurtre s’est produit le 9 janvier 2013 lorsque trois militantes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Leyla Soylemez, Fidan Dogan et Sakine Cansiz, ont été abattues au 147 rue La Fayette, à Paris. Le suspect, Ömer Güney, était un Turc d’une trentaine d’années dont on a vite suspecté les liens avec des hommes plus hauts que lui. Dans le répertoire de Güney figurait d’ailleurs le numéro de téléphone d’une direction régionale du MIT, le service de renseignement de la Turquie. Une affiliation dont les les indices se sont accumulés durant l’enquête. Atteint d’une tumeur au cerveau, Güney est mort en prison.

Au moins deux autres ressortissants turcs en France ont eu des démêlés avec le gouvernement de leur pays et ont raconté leurs péripéties au journal L’Express en 2016. Ziyad et Abdullah, deux noms fictifs, cela va de soi, observent continuellement leur entourage, ont-ils dit, afin d’éviter un autre Güney. Pour Ziyad, se méfier des ressortissants turcs est une tâche qu’il s’impose sans limite. Abdullah, lui, s’abstient de fréquenter les mosquées du coin, « réputées pour être des nids d’informateurs », leurs imams étant « des fonctionnaires envoyés par Ankara », nous raconte-t-on dans L’Express.

Mais la France n’est pas le pays européen le plus touché par les casseurs d’Erdogan. Loin de là.

Le foutoir allemand

Oui, l’Allemagne d’Angela Merkel est devenue un véritable foutoir multiculturel. Mais avant de parcourir les dédales ténébreux de la rue allemande, voyons quelques chiffres. Au moins 80 personnes ont été renvoyées ces dernières années en Turquie, et ce, à partir de 18 pays, d’après un article tout récent du Jerusalem Post. Depuis la tentative de « coup d’État » en 2016, 20 magazines, 24 chaînes de radio, six agences de presse et 53 journaux ont été fermés par le gouvernement turc.

Et nulle part ailleurs qu’en Allemagne, là où la diaspora turque est la plus importante, les voyous d’Erdogan n’ont-ils autant de prise sur leurs victimes. Depuis cette même soi-disant tentative de coup d’État, Ankara a saisi Interpol à 1 252 reprises soit pour des demandes d’extradition soit pour des informations concernant des ressortissants turcs vivant en Allemagne.

Quelques-uns de ces ressortissants ont eu la vie dure. L’un de ceux-là, Ismet Kilic, a été arrêté en Slovénie, un pays qui, semble-t-il, n’a aucun scrupule à collaborer avec les potentats islamistes. Kilic a été victime d’une bourde de la police criminelle allemande qui était au courant que sa tête était mise à prix en Turquie, mais qui avait omis de l’en avertir. Le cas du romancier Dogan Akhanli, de Cologne, est similaire. Akhanli a été arrêté en Espagne – oui, en Espagne – en 2017 à la demande de la Turquie.

D’autres, pas le choix, ont été placés sous la protection de la police allemande. Le journaliste, auteur et artiste de cabaret Hayko Bagdat a dû s’y résoudre, lui qui se présente parfois en public muni d’une veste pare-balles. Can Dündar, ancien rédacteur en chef du journal turc Cumhuriyet – qui a été trop bavard au goût d’Ankara –, est dans le même bateau, tout comme l’homme politique vert, Cem Özdemir, ou l’avocat et ancien membre du Bundestag, Memet Kilic. Le « crime » d’Özdemir aura été d’avoir voté au Bundestag en faveur de la reconnaissance du génocide arménien. Sur ce point, un sbire du MIT, Mehmet Fatih Sayan, a été arrêté à Hambourg en décembre 2016, accusé de vouloir s’en prendre à Özdemir.

Hakan Tas, un autre homme politique de gauche, a eu moins de chance : un homme l’a frappé au visage en décembre 2017, en plein Berlin. Tas avait osé critiqué les développements antidémocratiques en Turquie sous la dictature d’Erdogan. Au parlement turc? Non, à la Chambre des députés de Berlin.

Osmanen Germania : l’extrême droite au service d’Ankara

Le foutoir allemand se dégrade sérieusement, surtout depuis que l’extrême droite turco-allemand fait front commun avec le despote. Osmanen Germania (les Ottomans de l’Allemagne), un nom que peu connaissent en dehors de l’Allemagne, est au-devant de cette scène de combats digne des films de série B. Créé en 2014, Osmanen Germania est officiellement un groupe de motards qui opère sous le couvert d’un club de boxe. Mais cette couverture lui sert surtout à travailler dans l’ombre à la solde d’Ankara.

On sait aujourd’hui que cette organisation a reçu des dons substantiels de Metin Külünk, qui occupe un poste de direction au sein du parti au pouvoir en Turquie. Külünk est décrit comme un proche d’Erdogan et porte-parole adjoint en matière d’affaires étrangères. Radio Suède a rapporté que le dirigeant d’Osmanen Germania, Mehmet Bagci, et d’autres membres de l’organisation avaient été photographiés en compagnie de Külünk. Bagci aurait également été vu avec le principal conseiller politique d’Erdogan, Ilnur Çevik.

Les fonds que Külünk a remis à des membres d’Osmanen auraient été utilisés pour acheter des armes, selon la chaîne de télévision allemande ZDF et le journal Stuttgarter Nachrichten. Des interceptions téléphoniques des services de sécurité allemands ont indiqué que l’homme politique avait formellement donné l’ordre au gang criminel de sévir contre les critiques du gouvernement turc en territoire allemand.

En 2016, Osmanen, accusé d’avoir planifié des actes de provocation contre les Kurdes en collaboration avec les services turcs, a vu son QG perquisitionné par les autorités allemandes. Les accusations portaient également sur le stockage d’armes et de drogue. D’autres opérations du genre ont eu lieu par la suite, cette fois sur ordre du parquet de Darmstadt.

L’organisation turco-allemande a été jusqu’à vouloir frapper au Danemark voisin. Début janvier 2017, les services de sécurité danois ont reçu des informations selon lesquelles la Turquie prévoyait un meurtre à motivation politique dans leur pays. La cible présumée était membre du mouvement Gülen. Le complot a finalement été déjoué, mais la cible a dû être emmenée avec sa femme et ses enfants dans un lieu secret.

Suisse, Kosovo, Canada, États-Unis, Gabon : les services turcs ont le bras long

En Suisse, un homme d’affaires a récemment été traqué comme une bête par deux diplomates, soit Haci Mehmet Gani, qui travaillait sous couverture en tant qu’attaché de presse, et Hakan Kamil Yerge, deuxième secrétaire à l’ambassade turque à Berne. Les deux hommes avaient prévu de droguer et de kidnapper leur victime, mais celle-ci avait été prévenue à temps par les autorités suisses. Un mandat d’arrêt a été lancé à l’endroit de Gani et de Yerge, mais c’était trop peu trop tard, les deux hommes ayant quitté la Suisse au préalable. L’homme d’affaires, quant à lui, est sous la protection de la police et doit désormais porter un traceur GPS en plus d’un dispositif d’urgence pour appeler à l’aide.

Les voyous d’Erdogan réussissent parfois des coups d’éclat en sol étranger, comme enlever leurs proies. C’est arrivé, comme on l’a vu plus haut, à Ismet Kilic en Slovénie et à Dogan Akhanli en Espagne. Mais c’est aussi arrivé à Mehmet Gelen, un instituteur turc qui vivait en Azerbaïdjan. Gelen a été enlevé le 29 décembre 2018 par des agents de renseignement turcs à Bakou après avoir été libéré par un procureur local. Il a été transporté en Turquie en quelques heures. Une opération qui rappelle le cas de six ressortissants turcs qui ont été radiés de la carte du Kosovo, également en 2018, une année décidément fatale. Les services de l’endroit avaient travaillé de concert avec Ankara, comme l’avaient fait la Slovénie et l’Espagne.

Un autre pays, le Gabon, a fait de même en arrêtant le directeur de l’École internationale La Lumière, de Libreville, ainsi que son adjoint et un enseignant, le 15 mars 2016. L’École internationale La Lumière fait partie du réseau éducatif de la confrérie Gülen. « En plus des trois arrêtés, accusés par la justice turque “d’appartenance à une organisation terroriste armée”, leurs femmes et leurs enfants ont également été embarqués de force à bord d’un avion privé et exfiltrés vers la Turquie par [les services turcs] », a rapporté L’Express. Deux autres ressortissants turcs ont subi le même sort en Ukraine, encore une fois avec l’aide des autorités de l’endroit.

Personne, donc, n’est à l’abri des hommes de main du despote turc, pas même aux États-Unis, où le service de sécurité de l’ambassade turque à Washington s’en est pris à des manifestants et des policiers en 2017, selon le Jerusalem Post. En Autriche, des manifestants à Vienne qui exprimaient leur opposition à une nouvelle invasion militaire du nord de l’Irak par la Turquie ont été systématiquement attaqués par des activistes d’une organisation que l’on croyait enterrée : les Loups-Gris. Ceux-là ont été responsables dans le passé de multiples attaques terroristes en Turquie et ailleurs dans le monde. Mehmet Ali Agça, qui avait attenté à la vie du pape Jean-Paul II en 1981, était partie intégrante des Loups-Gris.

Des documents qui ont dernièrement fait l’objet de fuite dans le journal Nordic Monitor font état d’une surveillance étroite de la part d’Ankara dans au moins 19 pays. Plusieurs noms de victimes de cette surveillance sont divulgués dans ces documents, dont, surprise de taille, une quinzaine au Canada, un pays pourtant peu porté sur les embrouilles internationales. Parmi ces cibles canadiennes, on compte des universitaires, des journalistes, des agents immobiliers et un chauffeur de taxi.


Sources

ANF News, Atalayar, DW, Kedistan, Kurdistan au féminin, L’Express, Nordic Monitor #1, #2, Radio Free Europe/Radio Liberty, SCF, The Globe and Mail, The Jerusalem Post, The Local, The Washington Post, Vox, Wikipedia


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