Que s’est-il passé en Syrie avec Lafarge? Simple : il s’est associé avec des djihadistes. Mais il a fait beaucoup plus. 

L’ex-patron du groupe LafargeHolcim, Eric Olsen, a été mis en examen dans l’enquête sur le financement par le cimentier de groupes djihadistes en Syrie, dont l’État islamique (EI), nous apprend L’Express en date du 8 décembre 2017. Pour quelle raison? Parce que le plus grand fabricant mondial de matériaux de construction avait soudoyé ces groupes djihadistes pour qu’ils lui permettent de maintenir son usine syrienne en activité.

Ce qui s’est réellement produit en Syrie

Lafarge-Holcim a été formée en 2015 par une fusion de Lafarge, basée en France, et Holcim, une entreprise suisse. Elle compte 80 000 employés dans près de 80 pays. Or, pendant un temps, la compagnie maintenant franco-suisse remettait chaque mois plus de 100 000 dollars à des groupes armés, dont le Front al-Nosra, à l’époque affilié à Al-Qaida, et l’État islamique, qui recevait à lui seul plus de 20 000 dollars à titre de versement mensuel. Celui-ci aurait récolté, en tout, 509 694 dollars de la filiale syrienne du groupe Lafarge.

Ces paiements se seraient étendus sur une période de deux ans, soit de juillet 2012 à septembre 2014. Au total, près de 15 millions de dollars auraient été versés par l’entreprise à des factions armées en Syrie. 

L’incursion de Lafarge dans ce pays est antérieure à la fusion avec Holcim et remonte à la fin de 2007 lorsque Bruno Lafont, ex-PDG du cimentier, signa un contrat de 8,8 milliards d’euros pour le rachat du groupe égyptien Orascom. Orascom a dominé pendant longtemps le secteur du ciment au Moyen-Orient et en Afrique avec dix usines en Égypte, en Arabie saoudite, au Nigeria, en Afrique du Sud et en Turquie, ce qui inclut des opérations en Irak ainsi qu’en Corée du Nord.

La firme était dirigée par Nassef Sawiris, l’un des hommes les plus riches d’Égypte. Selon les termes de la transaction conclue entre Lafarge et Orascom, Sawiris avait obtenu une participation de 11,4 % dans Lafarge et un siège au conseil d’administration. À l’époque, un projet d’Orascom n’avait guère retenu l’attention : construire une usine ultramoderne dans le nord de la Syrie. Sawiris a longuement lorgné ce pays, qu’il considérait comme un vaste marché inexploité caractérisé par une économie en croissance.

C’est en 2006 que l’idée de construire une usine de 680 millions de dollars près de Jalabiya, une étendue de terre désolée située à environ 100 km au nord-ouest de Raqqa et non loin de la frontière turque, a germé dans la tête de l’homme d’affaires. Mais pour que l’usine puisse être construite, Sawiris avait besoin d’un partenaire local capable de naviguer dans la bureaucratie syrienne et de gagner le soutien du président syrien Bachar el-Assad. Il a donc pensé à Firas Tlass, un homme d’affaires influent qui, à l’époque, était proche du régime. Tlass a accepté de jouer le rôle d’intermédiaire pour le projet Jalabiya en exigeant une participation de 1,3 %, assortie d’une option d’acquisition s’élevant à 10 % et d’un versement de 1 % du revenu annuel de l’usine. Sawiris lui a ouvert la porte et la construction de l’usine a pu démarrer comme prévu. 

Mais ces beaux moments ont vite été oubliés dès 2012 tandis que des troubles sont apparus dans le voisinage du complexe. Des groupes rebelles avaient alors entrepris de mettre en place des points de contrôle sur presque toutes les routes des environs de l’usine en réclamant des pots-de-vin et en harcelant les travailleurs de Lafarge.

En août 2012, Nidal Wahbi, responsable des ressources humaines de l’usine syrienne, fut enlevé à Manbij par cinq hommes armés appartenant à une branche de l’Armée syrienne libre. Les ravisseurs exigèrent 200 000 dollars, mais Jacob Waerness, responsable de la sécurité du même complexe, refusa de payer la rançon, persuadé qu’une telle décision ne ferait qu’encourager les prises d’otages. Wahbi a été détenu pendant trois jours avant qu’il ne réussisse à récolter 20 000 dollars auprès de sa famille, ce qui était suffisant pour acheter sa libération. Seule ombre au tableau : quand il a demandé à Lafarge de lui rembourser la rançon, l’entreprise lui a opposé une fin de non-recevoir. Deux mois plus tard, neuf travailleurs furent pris en otage alors qu’ils roulaient dans une camionnette près de Raqqa. Cette fois, Lafarge a payé la rançon exigée, soit 200 000 dollars.

Durant cette période, Firas Tlass s’est détourné du gouvernement el-Assad et est devenu un bailleur de fonds de premier plan de divers groupes rebelles alignés sur l’Occident. Répondant à l’invitation de Bruno Pescheux, numéro 1 de l’usine de Jalabiya, Tlass a accepté de servir d’intermédiaire entre la compagnie et les rebelles, moyennant un pot-de-vin de 75 000 dollars par mois. Pescheux n’a pas eu d’autres choix que d’accepter les conditions et Tlass s’est immédiatement mis au travail.

L’un de ses premiers gestes a été d’établir une liste d’organisations que Lafarge devait arroser pour permettre aux employés de passer les points de contrôle et de sécuriser les approvisionnements. La liste comptait dix-huit groupes, allant de l’Unité de protection du peuple du Kurdistan, ou YPG, au « Conseil de Manbij », en passant par le « Point de contrôle du pont de l’Euphrate », le « Peuple d’Alep » et l’Armée syrienne libre.

La liste a dérouté Bruno Pescheux, qui a demandé des éclaircissements à Tlass avant de finalement remettre l’argent à ces obscures organisations. Les documents judiciaires montrent que le responsable de l’usine a tout fait pour dissimuler les détails des paiements effectués par Lafarge à titre de protection. La plupart de ces paiements étaient effectués via un compte personnel que Pescheux avait créé. Une enquête interne de PricewaterhouseCoopers menée en 2017 a révélé que l’usine syrienne utilisait, en tout, 54 comptes bancaires au Moyen-Orient pour transférer l’argent à Tlass via le compte personnel de Pescheux « afin de protéger l’anonymat de l’employé de [Lafarge] chargé du traitement des transactions ».

Pescheux n’a finalement pas eu d’autre choix que de cracher le morceau, avouant que la société versait jusqu’à 140 000 dollars par mois aux rebelles. Et tous ces versements sont passés par le seul Firas Tlass. C’est à lui que Lafarge remettait chaque mois les « dollars de la protection ». Mais Lafarge Cement Syria a aussi payé des rançons pour la libération de quelques otages de confession alaouite, un service rendu au gouvernement de Bachar el-Assad. L’odeur du fric? Des documents montrent que Firas Tlass a reçu un total de 5,4 millions de dollars américains entre juillet 2012 et août 2014 en échange de « bons procédés ».

À partir de 2013, la production de l’usine a commencé à décliner; à l’été 2014, les relations entre la direction de l’établissement industriel et au moins un groupe, soit l’État islamique, ont atteint un point de rupture. À telle enseigne que Bruno Pescheux a mis fin aux activités de la cimenterie en juillet. Quelques semaines plus tard, il était muté dans une autre filiale de Lafarge en Afrique. Son remplaçant, Frédéric Jolibois, s’est senti suffisamment en confiance pour reprendre les activités en août. Une reprise qui a toutefois été de courte durée, car en septembre l’État islamique défaisait les Kurdes à Kobani, une ville sise à une cinquantaine de kilomètres de l’usine, tandis que le 19 septembre le groupe djihadiste prenait d’assaut les installations de Lafarge. 

Le 22 décembre 2014, un personnage ténébreux du nom d’Amro Taleb, un Syro-Canadien, rencontrait Abou Loqman, l’émir de l’État islamique « dans le rif Alep », pour discuter d’« affaires ». Cet Abou Loqman, qui était aussi le chef des services de renseignement de l’EI, n’était pas un dernier venu. Il avait participé de près à la campagne de terreur en Europe, et probablement aux attaques du 13 novembre 2015 en France ainsi qu’à celle du 22 mars 2016 à Bruxelles. Il serait mort en avril 2018 dans un bombardement en Irak.

Pour ce qui est d’Amro Taleb, son rôle était plutôt obscur. Propriétaire d’une société d’import-export basée en Turquie, près de la frontière syrienne, il se présentait comme consultant en gestion de l’environnement pour le gouvernement syrien et pour Lafarge en Syrie. Ce que l’on sait surtout, c’est que lui et deux membres de la direction de l’usine de Jalabiya, soit Mamdouh al-Khaled, le « responsable de la production », et Ahmad Jamal, le « fournisseur principal », auraient escroqué le cimentier.

Enfin, un accord entre ce dernier et l’État islamique a fini par être scellé. En gros, il s’agissait pour la compagnie franco-suisse de vendre l’usine à l’EI pour qu’il relance la production. Les attentats de Charlie Hebdo ont finalement dissuadé Lafarge de reprendre les affaires avec le groupe djihadiste. Un an plus tard, la société devait se résoudre à passer ses investissements syriens au compte de pertes et profits.

Soutien à l’Irak de Saddam Hussein

Marianne Gasior, lanceuse d’alerte et ancienne avocate de la compagnie Kennametal, soutient que le groupe Lafarge a fourni des services « clés en main » au réseau d’exportation d’armes à destination de l’Irak de Saddam Hussein. Lafarge possède 2 600 acres de terrain sur la péninsule de Marblehead, au lac Érié, en Ohio. Cette propriété abrite — ou abritait —, selon Gasior, une usine de munitions connue simplement sous le nom de Centre de pièces d’artillerie (Ordnance Center). Or, la lanceuse d’alerte affirme que la CIA s’est servie de la propriété comme point de transbordement pour les livraisons clandestines d’armes et d’équipement militaire à destination de l’Irak durant les années 80, et peut-être même après l’entrée en vigueur de l’embargo américain décrété le 5 août 1990.

De Marblehead, les cargaisons étaient transportées à bord de navires de charge sur le fleuve Saint-Laurent, au Canada, lesquels navires se faufilaient sur l’Atlantique jusqu’au Royaume uni, où une filiale de Kennametal faisait passer le chargement pour de la marchandise fabriquée en Europe. Le tout était exporté vers l’Irak. Pas une seule fois, selon Gasior, ces chargements n’ont attiré l’attention des contrôleurs aux postes-frontière américains, la CIA assurant l’« immunité » des équipages. Quand l’affaire s’est ébruitée, le secrétariat à la Justice a été invité à enterrer l’enquête. À cause de la CIA? Probablement, mais peut-être aussi parce qu’une certaine Hillary Clinton était membre du conseil d’administration de Lafarge de 1990 à 1992, donc à l’époque des faits, et parce que Lafarge était l’un des clients de la même Clinton lorsque Madame était à l’emploi de la firme Rose Law Firm, de Little Rock, en Arkansas.


Sources

Gulfweb.org, Intel News, Le Journal de Montréal #1 et #2, L’Express, Libnanews, Médiapart, zamanalwsl.net


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