Ancien des services saoudiens, Saad al-Jabri s’est réfugié au Canada, car les Saoud réclament sa tête. Mais pourquoi donc?

En 2018, les gardes-frontières canadiens ont déjoué un complot visant à assassiner un ancien haut responsable du renseignement saoudien, si l’on se fie à des documents fournis dans le cadre d’un procès aux États-Unis. L’ex-haut responsable en question, Saad al-Jabri, a fui l’Arabie saoudite en 2017 pour les États-Unis avant de se réfugier à Toronto, au Canada, là où réside son fils, Khaled al-Jabri. Mais pourquoi donc en veut-on à Saad al-Jabri au pays de l’or noir?

De haut fonctionnaire à fugitif

Durant ses heures de gloire, Saad al-Jabri était le bras droit de l’ancien ministre saoudien de l’Intérieur, Mohammed bin Nayef. Al-Jabri est bien connu des Occidentaux, car il était l’un des intermédiaires entre les services saoudiens et ceux des États-Unis, du Canada, de l’Australie et de la Grande-Bretagne. C’était l’époque où il orchestrait la lutte antiterroriste contre Al-Qaida. Mais son blason s’est terni le jour où son patron, Mohammed bin Nayef, est tombé en disgrâce, victime de la grande purge du prince héritier, Mohammed bin Salmane (MBS), en 2017.

Cette purge ne s’est pas ressentie uniquement chez al-Jabri, elle a aussi frappé sa famille. Sa fille, Sarah, et l’un de ses fils, Omar, ont été arrêtés à leur domicile le 16 mars 2020 par des membres des forces de sécurité saoudiennes, qui ont aussi arrêté le frère de Saad, Abdulrahman al-Jabri, le 12 mai dernier. Tous trois sont séquestrés depuis ce temps. En surplus, tous les autres membres de la famille sont visés par une interdiction de voyager depuis juin 2017. Le principal intéressé, lui, aurait été soumis à une surveillance accrue lorsqu’il se trouvait aux États-Unis et aurait possiblement été éliminé une fois arrivé au Canada n’eût été la vigilance des gardes-frontières canadiens. Mais qu’a-t-il donc fait pour que les Saoud le traquent à ce point?

On raconte entre les lignes qu’al-Jabri se serait attiré les foudres de MBS en raison de son opposition à la guerre au Yémen qui perdure depuis 2015, des allégations que défendent une majorité de médias libéraux. On l’accuse aussi, à Riyad, d’appartenir aux Frères musulmans, une organisation indésirable en Arabie saoudite. Mais il y aurait autre chose.

Car l’ex-bras droit de Mohammed bin Nayef serait en possession de documents au contenu fort sensible, selon quatre sources qui se sont confiées au réseau Reuters. Ces documents, al-Jabri pourrait vouloir s’en servir contre le roi de facto, nous dit-on, ce qui pourrait compromettre tant ce dernier que son paternel, le roi officiel. Les informations auraient trait, entre autres, à des transactions financières et immobilières impliquant le roi à l’époque où il était gouverneur de Riyad, poste qu’il a occupé pendant près de quatre décennies avant son ascension au trône en 2015. Mohammed bin Nayef, en fait, avait accumulé des renseignements sur beaucoup de monde à Riyad, à commencer par MBS et ceux qui l’entourent. Des renseignements compilés dans les documents qu’al-Jabri a en sa possession.

Est-ce tout? Pas vraiment.

Loin d’être un héros

Riyad pourrait en effet en vouloir à al-Jabri pour d’autres raisons. C’est que le fugitif et un groupe d’hommes qu’il dirigeait au ministère de l’Intérieur auraient gaspillé 11 milliards de dollars (40,45 milliards de dirhams) en fonds publics, a rapporté le très sérieux Wall Street Journal (WSJ). Al-Jabri gérait un fonds spécial du ministère de l’Intérieur axé sur la lutte contre le terrorisme, dans lequel il aurait puisé 11 milliards en 17 ans pour ses intérêts personnels, mais aussi pour distribuer les jetons à des membres de sa famille et à des amis. Onze milliards sur un fonds de roulement de 19,7 milliards. Pas mal.

Le WSJ a eu accès à des documents qui montrent que les fonds dérobés au gouvernement étaient acheminés par l’intermédiaire d’une société appelée Technology Control Co., financée par le ministère de l’Intérieur lui-même, mais appartenant, dans les faits, au frère d’al-Jabri, à son neveu et à deux associés.

Déjà en brouille avec les Saoudiens, le Canada n’aide donc pas sa cause en protégeant Saad al-Jabri. D’autant que le fugitif n’est pas en odeur de sainteté auprès de ressortissants saoudiens en Occident, qui l’ont connu du temps de ses fonctions aux côtés de Mohammed bin Nayef. Sa présence en a poussé quelques-uns, au Canada mais aussi en Grande-Bretagne, à envoyer « une lettre à Immigration, Réfugiés, Citoyenneté Canada (IRCC), appelant les autorités canadiennes à rejeter toute demande d’asile de M. al-Jabri, le qualifiant de “criminel” et de “tortionnaire” », a révélé Radio-Canada.


Sources

Al Manar, Human Rights Watch, IntelNews, Radio-Canada, Reuters, Saudi Gazette