L’affaire est passée inaperçue en plein milieu de la pandémie du coronavirus. Pourtant, elle en vaut le détour.

17 mars 2018. Kathy Weisner s’affaire autour de ses plants de framboises lorsqu’elle entend des cris sur la route devant l’entrée de sa propriété. En levant la tête, elle n’en croit pas ses yeux : devant elle, une cinquantaine de personnes – quelques hommes, mais surtout des femmes d’origine asiatique – marchent à la façon militaire; toutes sont en tenue de combat, leur supérieure aboyant des instructions dans une langue autre que l’anglais. On est pourtant sur Salt Spring Island, voisine de Vancouver, dans la province canadienne de la Colombie-Britannique.

Un curieux organisme chinois

Une semaine plus tard, Joe Clemente, un autre résident de l’endroit, est témoin d’une scène similaire dans laquelle figurent ce qu’il appelle des « cadets chinois » – des cadettes, principalement –, également en tenue de combat. Il prend des photos, qu’il montrera aux journalistes de CTV News. Un an après ces événements, sa femme aura droit à une répétition du même spectacle : même contexte, même décor, même lieu.

Ces « cadettes chinoises », qui ne portaient pas d’arme, faut-il le préciser, s’entraînaient à partir de Mineral Springs Resort, un complexe d’une douzaine d’hectares avec chalets en bord de mer, sur Salt Spring Island. Le complexe appartient à une entreprise obscure, Create Abundance International Institute Inc.

Un nom qui apparaîtra dans une enquête sur un meurtre tout aussi obscur survenu en juin 2020 à Surrey, toujours en Colombie-Britannique.

Ce meurtre, c’est celui de Bo Fan, arrivée au Canada en février 2019 en provenance de sa Chine natale. Mme Fan est morte le 17 juin 2020, battue à mort, selon les policiers, à Surrey, la plus peuplée des 21 municipalités composant l’agglomération du Grand Vancouver. On a entre autres décelé chez elle une fracture du fémur, possible résultat du fait qu’elle aurait été heurtée par un véhicule. Mais ce qui retient le plus l’attention des autorités, c’est qu’elle était à l’emploi d’une firme qui puise son origine dans l’Empire du Milieu : Create Abundance International Institute Inc., celle-là même qui possède le Mineral Springs Resort, le « terrain » d’entraînement des « cadettes chinoises ».

On ne sait pas grand-chose sur cette formation « paramilitaire », mais ce que l’on sait, c’est qu’elle fait partie d’un programme mis en oeuvre par Golden Touch, un organisme fondé en Chine par Zhang Xinyue, une adepte de la croissance personnelle. Golden Touch agit, justement, sous le parapluie de Create Abundance International Institute Inc., en offrant des cours, des séminaires et des ateliers non seulement sur la croissance personnelle, mais aussi, et surtout, sur la croissance du portefeuille. Et c’est ici que les choses se corsent.

Une secte, ou une arnaque?

Create Abundance International Institute Inc. a été constituée en 2013 et enregistrée auprès de Zhong Guo, un « homme d’affaires », selon les registres. Mais ce Guo n’est pas le seul directeur de l’organisme-entreprise, l’autre étant Zhang Dazhun, dont la propriété sise à l’ouest du parc régional de Campbell Valley à Langley, en Colombie-Britannique, est évaluée à 3,5 millions de dollars. Guo et Dazhun sont également les deux administrateurs de GT Global Corp., une société enregistrée aux Bahamas et répertoriée dans la base de données des fameux Panama Papers. GT désignant, ici, Golden Touch.

Cinq sociétés seraient rattachées à Golden Touch, toutes ayant pignon sur rue à la même adresse. Et si l’on se fie à une source de CTV News, Bo Fan visitait régulièrement cette propriété. Soit elle y travaillait, soit elle en était la gestionnaire, selon cette source. En fin de compte, GT Global Corp. est devenue inactive et a été radiée du registre des sociétés des Bahamas entre le 28 novembre 2019 et le 17 janvier 2020.

Tout ce beau monde, Guo, Dazhung et cie, est lié à notre fameuse Zhang Xinyue, la véritable tête dirigeante de Create Abundance/Golden Touch. Create Abundance, c’est – ou c’était – au moins 53 centres d’études seulement en Chine avec plus de 10 000 membres pour une récolte de plus d’un milliard de yuans (145 millions de dollars) en frais d’adhésion et en droits de franchise. Des frais d’adhésion et de droits de franchise qui n’étaient pas à la portée de tous. En fait, Xinyue avait organisé une structure de classification pour ses membres, chacune des catégories ayant une chose en commun : elle rapportait beaucoup, beaucoup d’argent.

Xinyue avait minutieusement sélectionné quelques dizaines de membres fortunés pour qu’ils deviennent tuteurs, le plus haut niveau de l’organigramme. Ces tuteurs se sont chacun retrouvés à la tête d’une branche provinciale de l’entreprise en allongeant une cotisation de 30 millions de yuans (4,36 millions de dollars). Les autres niveaux aussi coûtaient cher : environ 8 millions de yuans (1,2 million de dollars) pour diriger un centre d’étude de Golden Touch, de 500 000 à 1 million de yuans (de 72 600 à 145 000 dollars) pour devenir superviseur. Au plus bas de l’échelle, les simples membres devaient verser une cotisation de 50 000 yuans (7 260 dollars).

En moyenne, chaque centre d’étude vendait autour de 100 cartes de membre, et il était promis à chaque tuteur ou directeur un montant quelconque à titre de remboursement. Une promesse qui, semble-t-il, était peu respectée. « Si vous payez 500 000 yuans (72 600 USD) pour devenir superviseur, Zhang ne les remboursera pas instantanément et promettra à la place d’acheter des fonds d’investissement avec l’argent et de vous rembourser avec le double du rendement », a déclaré Yang Li, responsable d’un centre d’études à Wuhan, en Chine.

Certains membres de premier plan ont dû abandonner la partie en raison des lourdes dettes qu’ils avaient contractées. Xinyue ne les a jamais aidés à s’en sortir, elle qui, pourtant, prononçait des discours sur la réussite financière. Au contraire, elle poussait ces membres à emprunter des fonds à leurs parents et amis. Une attitude qui vaudra à Xinye d’être dénoncée dès 2015 par des anciens de Golden Touch. Des dénonciations qui s’accumuleront au fil du temps.

Une parfaite arnaqueuse

Née en 1974, Zhang Xinyue s’est intéressée aux affaires et au commerce dès son jeune âge et a été admise en 1992 à l’Université de technologie de Changchun, avec une spécialisation en économie internationale. Elle réussissait à payer en partie ses études en négociant des actions et en vendant des vêtements. En 1996, elle devint enseignante à l’Université de Changchun, mais fut licenciée en raison d’une « absence de longue durée ». Elle s’engagea par la suite dans des travaux de toutes sortes, avant d’amorcer une nouvelle carrière à titre de conseillère psychologique et spirituelle.

À Noël 2013, Create Abundance ouvrit sa première classe dans un hôtel cinq étoiles à Shenyang, dans la province du Liaoning. Au cours de l’événement promotionnel, plusieurs futurs tuteurs partagèrent leurs histoires à succès en matière de croissance personnelle. Zhang Xinyue leur enjoignait à devenir des « papillons sociaux », une formule de son cru, et à mener une vie luxueuse afin d’attirer plus de membres. La dame elle-même vantait ses réussites, prétendant posséder plusieurs mines d’or et villas à l’étranger.

De ces mines d’or et villas à l’étranger, on ne sait rien, sûrement une pure invention, mais chose certaine, le Canada, avec sa forte diaspora chinoise, a été un terrain fertile pour Global Touch. Pour participer à un événement qui s’est tenu à Vancouver en 2016, appelé 2016 Sakura April Days Vancouver Grand Seminar, il en coûtait 10 000 $, rien de moins. L’ex-député du Parti libéral du Canada, Joe Peschisolido, y était d’ailleurs présent. Les Canadiens se souviennent surtout de Joe Peschisolido pour cette histoire sur son ex-cabinet d’avocats qui avait facilité une transaction financière ayant permis à un trafiquant de drogue de blanchir de l’argent par le biais d’un projet de copropriétés à Vancouver.

Zhang Xinyue s’est évaporée dans la nature, même si Create Abundance ne semble toujours pas avoir été fermé. Quant à l’enquête sur le meurtre de Bo Fan, elle n’a pas dévoilé plus de détails, sinon que la police a déclaré qu’elle était certaine que des personnes qui en savent beaucoup sur l’événement ont quitté le Canada depuis. Y a-t-il vraiment un lien entre Global Touch et ce meurtre?


Sources

CBC, CTV News, News China, South China Morning Post, The Breaker, Wikipedia


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